Il avait aussi présenté un partenariat inexistant comme un élément central de son offre commerciale.
— Tu savais que je travaillais avec le Montclar ? demandai-je.
Julien pâlit.
— Quoi ?
— Je suis la directrice culinaire du projet qui doit être présenté ce matin.
Il me regarda comme si je venais de lui annoncer une absurdité.
— Toi ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis plusieurs mois.
Il éclata d’un rire incrédule.
— Tu veux me faire croire que tu vas diriger un projet de cette importance ? Après avoir passé dix ans à m’aider au Cèdre ?
Je le fixai.
— J’ai passé dix ans à faire une grande partie du travail que tu présentais comme le tien. Et j’ai continué à développer mes propres projets pendant que tu me demandais de réduire mes ambitions.
— Sans le restaurant, tu ne serais rien !
Cette fois, je souris.
Pas parce que sa phrase me blessait moins qu’autrefois.
Parce qu’elle venait de confirmer exactement pourquoi j’étais partie.
— Alors, tu n’as rien à craindre. Si mon travail ne vaut rien, tu n’as aucune raison de t’inquiéter pour le partenariat que tu essaies d’obtenir depuis deux ans.
Je rangeai les documents dans leur chemise.
— En revanche, je vais transmettre ces pièces au service juridique du Montclar. Ils décideront eux-mêmes s’ils souhaitent poursuivre les discussions avec toi.
Julien fit un pas vers moi.
— Tu ne feras pas ça.
— Tu viens de détruire une caisse dans l’atelier de mon père, de revendiquer des objets que je lui avais commandés et de présenter un partenariat inexistant à un établissement avec lequel je travaille. Ce ne sont plus des affaires privées.
Monique s’interposa.
— Élodie, réfléchis ! Tu vas ruiner la réputation de Julien pour quelques couteaux ?
Je la regardai.
— Ce n’est pas pour quelques couteaux. C’est parce qu’il a utilisé le nom de mon père et celui de son atelier sans son autorisation. Et parce que vous êtes venue chez moi à cinq heures du matin pour exiger que je cuisine pour trente personnes en échange d’une éventuelle réconciliation.
Elle détourna les yeux.
Pour la première fois, elle ne trouva rien à répondre.
À neuf heures, je me trouvais dans la salle de réunion de l’Hôtel Montclar.
Autour de la table étaient réunis la direction de l’établissement, deux investisseurs, un chef consultant et plusieurs responsables du futur programme gastronomique.
J’avais passé les dernières semaines à préparer cette présentation. Le projet reposait sur trois piliers : une cuisine ancrée dans les produits régionaux, une collaboration durable avec de petits producteurs et un programme de formation destiné aux jeunes cuisiniers.
Je n’avais pas besoin de Julien pour lui donner une existence.
J’avais besoin de partenaires capables de respecter les engagements pris.
La directrice générale, Madame Vasseur, me serra la main.
— Élodie, nous sommes ravis de vous accueillir officiellement. Nous avons étudié votre proposition et les résultats de vos précédentes missions. Votre approche correspond exactement à ce que nous souhaitons développer.
Elle me présenta aux autres participants.
Je m’assis, ouvris mon dossier et commençai.
Pendant près d’une heure, je parlai de l’organisation des cuisines, de la maîtrise des coûts, des producteurs avec lesquels je travaillais déjà et du calendrier de lancement. Je répondis aux questions sans chercher à impressionner qui que ce soit.
À la fin, les investisseurs échangèrent quelques mots.
Madame Vasseur reprit la parole.
— Nous souhaitons vous confier la direction culinaire du projet. Nous vous proposons également une participation au capital de la structure qui sera créée pour son exploitation.
Je restai silencieuse une seconde.
Même si j’avais travaillé dur pour arriver à cette étape, entendre cette proposition à voix haute la rendait soudain réelle.
— J’accepte, répondis-je. À condition que les contrats définissent clairement les responsabilités et les droits de chaque partie.
La directrice générale sourit.
— C’est exactement le genre de réponse que nous attendions.
Puis elle posa une autre chemise sur la table.
— Avant de finaliser certains partenariats, nous devons toutefois clarifier une situation concernant le restaurant Le Cèdre.
Je savais de quoi elle parlait.
Je lui remis les copies des documents retrouvés à l’atelier : la commande originale, le refus d’authentification de mon père et la lettre de Julien présentant un partenariat inexistant.
Je ne portai aucun jugement sur sa personnalité. Je me contentai d’expliquer les faits et de préciser que mon père n’avait autorisé aucune utilisation commerciale de son nom au-delà des trois couteaux initialement commandés.
Madame Vasseur lut les documents avec attention.
— Merci de nous avoir informés. Nous allons transmettre ces éléments à notre service juridique et suspendre toute décision concernant la proposition de monsieur Delmas jusqu’à ce que la situation soit éclaircie.
Elle referma le dossier.