— Elle était fermée. Il refusait de me montrer ce qu’il y avait dedans.

— Alors tu as décidé de casser quelque chose qui ne t’appartenait pas ?

Il haussa les épaules.

— Ne dramatise pas. Ce n’est qu’une caisse.

Mon père posa lentement un chiffon sur son établi.

— Ce n’est pas la caisse qui m’inquiète, monsieur Delmas. C’est votre comportement dans mon atelier.

Julien ignora la remarque et désigna les couteaux.

— Ces pièces appartiennent au Cèdre. Élodie les a emportées après notre séparation. Je veux qu’elle me les rende.

Je pris le premier couteau entre mes mains, en le tenant par le manche.

— Tu te souviens de ce que tu as dit lors de l’ouverture du restaurant ?

— Quoi encore ?

— Tu as expliqué à la presse que tu avais reçu ces couteaux d’un artisan qui admirait ton travail.

Il sourit avec mépris.

— C’était une façon de parler.

— Tu as cité le nom de mon père dans une interview ?

Son sourire disparut.

Mon père ouvrit un tiroir et en sortit une chemise de documents.

— J’ai conservé la commande originale, les factures et les certificats d’authenticité. Chaque pièce porte un numéro de fabrication. Les couteaux ont été réalisés ici, dans mon atelier, à la demande de ma fille.

Il posa une feuille sur la table.

Le document indiquait mon nom, la date de la commande et le montant payé.

Julien jeta un regard rapide à la facture.

— C’est juste une commande. Ça ne prouve pas qu’elle en est encore propriétaire.

— Exact, répondit mon père. C’est pourquoi j’ai également conservé le document de cession que votre restaurant m’a demandé de signer deux ans plus tard.

Julien se figea.

Je tournai la tête vers mon père.

— Quel document ?

Il sortit une seconde feuille.

— Une demande d’authentification destinée à un assureur. Le restaurant voulait faire assurer plusieurs équipements présentés comme appartenant à l’établissement. J’ai refusé de certifier que les trois couteaux avaient été achetés par la société, parce que ce n’était pas le cas.

Je pris le document.

La lettre était signée par Julien.

Il y déclarait que les couteaux avaient été acquis par le restaurant et que leur valeur devait être intégrée à l’inventaire des biens professionnels.

Or, la facture originale prouvait que je les avais achetés personnellement.

— Tu as essayé de les faire assurer au nom du restaurant ? demandai-je.

— Tout le monde fait assurer son matériel !

— Ce n’est pas ce que je te demande.

Il tendit la main vers la feuille.

— Donne-moi ça.

Mon père retira calmement le document.

— Non.

Le mot tomba comme une porte qui se ferme.

Julien le regarda avec incrédulité.

Il avait l’habitude de traiter mon père comme un vieil artisan qui ne comprenait rien aux affaires modernes. Il pensait qu’il suffisait d’élever la voix pour obtenir ce qu’il voulait.

Cette fois, il avait trouvé quelqu’un qui ne dépendait ni de son argent ni de son approbation.

— Vous ne savez pas à qui vous avez affaire, déclara Julien.

Mon père eut un sourire sans joie.

— Je sais très bien à qui j’ai affaire. À un homme qui vient de détruire une caisse dans mon atelier parce qu’il n’a pas obtenu immédiatement ce qu’il voulait.

Puis il se tourna vers moi.

— Élodie, il y a autre chose que tu dois savoir.

Il prit une troisième feuille dans la chemise.

Et, lorsque je lus le nom de l’établissement qui y figurait, je compris que l’histoire des couteaux n’était que le début.

Le document provenait de l’Hôtel Montclar, l’établissement où je devais être présentée quelques heures plus tard comme directrice culinaire et associée d’un nouveau projet gastronomique.

Il s’agissait d’une demande de partenariat envoyée plusieurs mois auparavant par Le Cèdre.

Julien avait proposé au Montclar de développer une collection de couteaux artisanaux destinée à équiper plusieurs restaurants du groupe. Dans son dossier, il présentait les trois pièces de mon père comme la preuve de son accès privilégié à un réseau d’artisans d’exception.

Plus grave encore, il avait joint une lettre affirmant que mon père s’était engagé à produire une série limitée de couteaux pour son restaurant.

Cette promesse n’avait jamais existé.

Mon père avait fabriqué les trois premières pièces à ma demande. Il n’avait accepté aucune commande supplémentaire et n’avait signé aucun contrat avec Julien.

— Quand as-tu reçu cela ? demandai-je.

— Il y a deux semaines, répondit mon père. Un responsable de l’hôtel m’a appelé pour vérifier l’authenticité de la collaboration. Je lui ai expliqué que je n’avais jamais conclu d’accord avec Julien. Il m’a ensuite envoyé cette copie.

Je parcourus la lettre.

Julien avait utilisé le nom de mon père pour renforcer sa crédibilité auprès d’un groupe hôtelier prestigieux.