Il avait laissé une preuve.
Une preuve qui pouvait faire voler en éclats tout ce que Monique racontait depuis des semaines.
Élise relut la première page, incapable de croire ce qu’elle avait sous les yeux.
Mon amour,
Si tu lis cette lettre, c’est que je n’ai pas pu tenir la promesse que je t’avais faite : rester auprès de toi jusqu’à la naissance de notre fille.
Je suis désolé de te laisser traverser cela sans moi. Je sais que tu as peur. Je sais aussi que ma mère te fait porter une culpabilité qui ne t’appartient pas.
Alors, je veux que tu saches une chose : la décision concernant le don d’organes est la mienne. Je l’ai prise librement, après en avoir discuté avec l’équipe médicale. Tu ne m’as jamais demandé de le faire. Au contraire, tu as essayé de m’en dissuader parce que tu voulais me garder près de toi.
Les larmes brouillèrent les dernières lignes.
Je t’ai demandé de me faire confiance une dernière fois parce que je ne voulais pas que tu aies à te défendre seule. La seconde enveloppe contient ce que ma mère refuse de regarder en face.
Ne la laisse pas transformer mon dernier choix en une faute dont tu devrais avoir honte.
Prends soin de notre fille. Raconte-lui que son père avait peur de mourir, qu’il aurait voulu vivre assez longtemps pour lui apprendre à faire du vélo, et qu’il a choisi de faire quelque chose de cette peur.
Je vous aime toutes les deux.
Julien.
Élise pressa la lettre contre sa poitrine.
Pendant quelques secondes, elle ne vit plus le couloir, ni les portes, ni les visages qui l’entouraient. Elle revit seulement Julien assis sur le sol de leur appartement, une vis de berceau entre les doigts, incapable de se relever sans son aide.
Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait pour retrouver cet instant.
Mais elle ne pouvait pas le retrouver.
Elle pouvait seulement respecter ce qu’il avait choisi.
Monique tendit de nouveau la main.
— Donne-moi cette lettre.
Élise la replia soigneusement.
— Non.
— Je suis sa mère !
— Et j’étais sa femme. J’étais là quand il avait peur. J’étais là quand il ne pouvait plus dormir. J’étais là lorsqu’il a pris cette décision. Vous n’avez pas le droit de prétendre que vous le connaissiez mieux que lui-même.
Monique pâlit.
La docteure Martin intervint d’une voix calme.
— Madame Delmas, nous comprenons votre douleur. Mais nous devons respecter les volontés exprimées par votre fils et suivre la procédure médicale applicable. Nous ne pouvons pas transformer cette situation en une dispute familiale.
— Vous l’avez convaincu ! s’écria Monique. Vous lui avez mis des idées dans la tête !
— Julien a eu plusieurs entretiens avec l’équipe, répondit la médecin. Sa décision a été exprimée indépendamment, et nous avons consigné les informations nécessaires. Je ne vous demande pas d’être d’accord avec lui. Je vous demande de respecter le fait qu’il était capable d’exprimer sa volonté.
Monique se tourna vers Élise.
— Tu vas le laisser partir comme ça ?
Élise sentit sa fille bouger dans son ventre.
Elle posa la main sur son ventre et ferma les yeux un instant.
— Il est déjà parti, murmura-t-elle. Ce que nous décidons maintenant ne changera pas cela.
Puis elle se tourna vers la docteure Martin.
— Je veux que son choix soit respecté. Et je veux que vous m’expliquiez chaque étape.
La médecin acquiesça.
Elle ne lui promit pas que tout serait simple. Elle lui expliqua que les équipes spécialisées vérifieraient les conditions médicales et légales nécessaires, que les possibilités de don dépendraient de ces vérifications et que le processus serait conduit avec dignité.
Élise écouta chaque mot.
Elle ne voulait pas que la mort de Julien soit réduite à une opération technique. Elle voulait que chaque geste soit effectué dans le respect de l’homme qu’il avait été.
Monique, elle, quitta le couloir sans un mot.
Mais elle n’avait pas renoncé.
Trois jours après les obsèques, Élise reçut un message de sa belle-mère.
Tu as détruit ce qui restait de notre famille. Julien n’aurait jamais voulu que nous en arrivions là.
Puis un autre.
Si tu continues à raconter que c’était son choix, je dirai à tout le monde que tu l’as poussé à le faire.
Élise posa son téléphone.
Elle était épuisée. Son ventre lui pesait, ses nuits étaient fragmentées et le moindre souvenir de Julien pouvait la faire pleurer. Elle n’avait ni l’énergie ni l’envie de se défendre contre chaque accusation.
Pourtant, elle savait que cette lettre ne suffirait peut-être pas.
La seconde enveloppe se trouvait toujours dans le tiroir de sa table de nuit.
Elle portait deux inscriptions, l’une au-dessus de l’autre :
À Élise, si ma mère conteste ma décision.
À ouvrir en présence de la docteure Martin.