Julien avait insisté sur ce dernier détail.

Le lendemain matin, Élise appela l’hôpital.

La docteure Martin accepta de la recevoir dans un bureau calme, à l’écart des chambres.

Quand Élise posa l’enveloppe sur la table, la médecin ne la toucha pas immédiatement.

— Avant de l’ouvrir, je voudrais vous expliquer quelque chose. Julien m’a demandé de conserver cette lettre jusqu’à son décès. Il souhaitait que vous puissiez en prendre connaissance si sa mère remettait en cause sa volonté. Il ne m’a pas demandé de vous convaincre de quoi que ce soit.

— Il savait que cela arriverait ?

La docteure Martin réfléchit avant de répondre.

— Il connaissait les réactions de sa mère. Il m’a dit qu’elle avait toujours eu du mal à accepter les décisions qu’elle ne pouvait pas contrôler. Il craignait qu’elle vous rende responsable de son choix.

Élise baissa les yeux.

— Il aurait dû me le dire.

— Peut-être. Mais il voulait aussi vous épargner une partie de cette confrontation pendant les derniers jours de sa vie.

La médecin lui tendit l’enveloppe.

Élise l’ouvrit.

À l’intérieur se trouvaient une lettre manuscrite, une copie de ses directives relatives au don et un document médical expliquant les grandes lignes de son état. Les informations personnelles qui n’étaient pas nécessaires à la compréhension de sa décision avaient été laissées de côté.

La lettre commençait ainsi :

Élise,

Si tu lis ceci, c’est que maman a recommencé à dire que quelqu’un m’a influencé.

Je veux que tu saches pourquoi j’ai pris cette décision.

Pendant des mois, j’ai eu peur. Pas seulement de mourir, mais de disparaître sans laisser autre chose que des factures, des rendez-vous annulés et des souvenirs douloureux.

Je me suis demandé ce que je pourrais transmettre à notre fille si je n’avais pas le temps de lui apprendre à nager, de l’accompagner à l’école ou de lui dire de ne pas avoir peur de son premier amour.

Je ne peux pas choisir combien de temps il me reste. Je peux seulement choisir ce que je fais de ce temps.

Le don n’est pas une dette envers qui que ce soit. Ce n’est pas une obligation morale. Et ce n’est certainement pas une preuve que je renonce à vivre.

Je voulais vivre, Élise. Je voulais vivre tellement fort que parfois, j’en voulais au monde entier de continuer à tourner normalement pendant que mon corps me lâchait.

Élise s’arrêta.

Les larmes coulaient sur ses joues.

Elle reprit sa lecture.

Mais je ne veux pas que ma peur décide de tout à ma place. Si les conditions médicales permettent un don, et si mes volontés peuvent être respectées, je souhaite que cette possibilité soit examinée.

Je sais que tu aurais préféré que je reste. Moi aussi.

Ne confonds jamais mon choix avec un abandon de vous deux.

Je ne pars pas parce que je vous aime moins. Je prends cette décision parce que je veux rester fidèle à ce que je crois, même lorsque j’ai peur.

Puis venait le passage qui fit trembler les mains d’Élise :

Concernant maman, je dois être honnête avec toi. Elle a toujours cru que ma vie devait suivre le chemin qu’elle avait tracé. Elle a choisi mes études, influencé mes décisions professionnelles et m’a souvent fait comprendre que je lui devais tout.

Quand je lui ai parlé de ma maladie, elle m’a demandé de ne rien dire à la famille avant qu’elle ait préparé la manière de l’annoncer. Elle voulait contrôler les réactions, les visites, les décisions.

Je ne lui en veux pas d’avoir peur de me perdre. Mais je refuse que sa peur devienne une règle pour tout le monde.

Si elle t’accuse, rappelle-toi que tu n’as pas à obtenir son autorisation pour m’aimer comme je suis.

La dernière page contenait quelques lignes supplémentaires.

Il y a une chose que je ne t’ai jamais dite parce que je pensais avoir le temps.

J’ai demandé à la banque de préparer une modification de nos dispositions financières afin que tu puisses continuer à vivre dans notre appartement et subvenir aux besoins de notre fille. Je n’ai pas tout finalisé. Il faudra donc vérifier ce qui est juridiquement possible avec le notaire. Ne considère rien comme acquis avant que les démarches soient terminées.

Mais j’ai aussi prévu une somme destinée à tes premiers mois après la naissance. Elle provient de mon épargne personnelle. Tu n’as pas à la justifier à ma mère.

Je ne veux pas que tu te retrouves à devoir choisir entre faire ton deuil et payer les factures.

Et surtout, Élise, ne passe pas les années qui viennent à prouver que tu ne m’as pas tué en acceptant ma décision.

Tu n’as rien à prouver.

Vis.

Julien.

Élise posa la lettre sur la table et pleura sans chercher à retenir ses sanglots.