La docteure Martin lui tendit un mouchoir.
Elle attendit que la jeune femme retrouve son souffle avant de reprendre la parole.
— Julien avait beaucoup réfléchi à votre avenir. Mais je veux que vous sachiez une chose : aucune lettre ne peut remplacer un accompagnement réel. Vous allez avoir besoin de soutien, particulièrement après la naissance.
Élise essuya ses joues.
— Je ne sais pas comment je vais faire.
— Vous n’avez pas besoin de le savoir aujourd’hui.
La médecin marqua une pause.
— Vous avez le droit d’être triste, en colère, perdue. Vous avez également le droit de vous sentir soulagée lorsque certaines journées sont moins difficiles. Aucune de ces émotions ne signifie que vous aimez moins votre mari.
Élise hocha la tête.
C’était la première fois depuis la mort de Julien que quelqu’un lui parlait de son chagrin sans lui demander de se montrer forte.
La nouvelle du don se répandit rapidement dans la famille.
Monique raconta à plusieurs proches qu’Élise avait « accepté trop vite » et qu’elle avait toujours voulu mener Julien à sa manière. Elle ne mentionna ni les entretiens médicaux de son fils ni les lettres qu’il avait laissées.
Certains la crurent.
Une cousine écrivit à Élise qu’elle espérait qu’elle pourrait un jour se pardonner.
Un oncle lui demanda pourquoi elle n’avait pas attendu davantage avant de prendre une décision.
Élise ne répondit pas.
Elle n’avait pas à exposer la dernière intimité de Julien pour satisfaire la curiosité de toute la famille.
Elle choisit néanmoins de rencontrer Monique une dernière fois avant la naissance.
Elle lui proposa un rendez-vous dans un café près de la place des Terreaux, en plein après-midi, dans un lieu public où elles pourraient parler sans être interrompues.
Monique arriva avec dix minutes de retard.
— Tu as donc décidé de me voir, dit-elle en s’asseyant. J’espère que tu vas enfin reconnaître que tu es allée trop loin.
Élise posa les deux lettres sur la table.
— Julien savait que vous contesteriez son choix. Il a écrit ces lettres pour que je n’aie pas à me défendre seule.
Monique regarda les enveloppes sans les toucher.
— Il était malade. Il ne savait plus ce qu’il faisait.
— Il était malade, oui. Et c’est justement pour cela qu’il a parlé plusieurs fois avec l’équipe médicale, posé ses questions et exprimé ses volontés avant sa mort.
— Tu ne peux pas comprendre ce que c’est que de perdre son enfant.
Élise sentit une douleur sourde lui traverser la poitrine.
— Non. Je ne peux pas comprendre exactement ce que vous ressentez. Je ne prétendrai jamais le contraire. Mais vous ne pouvez pas non plus utiliser votre douleur pour nier la sienne.
Monique se raidit.
— Je suis sa mère.
— Et moi, j’étais sa femme. Nous l’aimions toutes les deux. Mais nous ne l’aimions pas de la même manière, et nous n’avions pas le même pouvoir sur ses décisions.
Elle poussa doucement la première lettre vers Monique.
— Vous pouvez la lire si vous le souhaitez. Mais je ne vous laisserai pas emporter les originaux. Ils contiennent aussi des informations qui concernent ma vie privée.
Monique ne bougea pas.
— Il m’a demandé de lui promettre que je ne le laisserais pas partir.
Élise sentit son cœur se serrer.
— Je crois que vous avez essayé de le protéger. Je crois aussi que vous aviez tellement peur de sa mort que vous n’avez pas entendu ce qu’il essayait de vous dire.
— Tu crois tout savoir ?
— Non. Je sais seulement ce qu’il m’a confié, ce qu’il a écrit et ce que l’équipe médicale m’a expliqué. Je ne connais pas toutes ses pensées. Mais je sais qu’il avait le droit de prendre cette décision.
Monique détourna les yeux.
Pendant un long moment, elle ne dit rien.
Puis elle murmura :
— Il m’avait demandé de choisir le prénom de sa fille.
Élise sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Je sais.
— Il m’avait promis que je serais la première personne à la prendre dans mes bras après toi.
Sa voix se brisa.
Pour la première fois, Élise ne vit plus la femme qui l’avait menacée dans un couloir d’hôpital. Elle vit une mère qui avait perdu son fils et qui s’accrochait aux dernières promesses qu’il lui avait faites.
Mais la compassion ne fit pas disparaître les blessures.
— Je suis désolée qu’il ne soit plus là, dit Élise. Sincèrement. Mais je ne peux pas vous promettre que vous serez la première personne à prendre notre fille dans vos bras. Ce jour-là, je suivrai les recommandations de l’équipe médicale et je ferai ce qui sera le mieux pour elle et pour moi.
Monique releva les yeux.
— Tu me punis.
— Non. Je pose une limite.