Élise tourna la tête vers elle.
— Tous les jours, si elle le souhaite. Je lui raconterai les histoires drôles, les disputes idiotes, ses goûts impossibles en matière de prénoms et sa façon de monter un meuble en prétendant qu’il n’avait pas besoin de lire la notice.
Cette fois, Monique sourit réellement.
— Il faisait toujours ça.
— Je sais.
Élise prit doucement la main de sa fille.
— Je lui raconterai aussi sa maladie. Pas pour qu’elle grandisse avec la peur de perdre les gens, mais pour qu’elle comprenne que son père n’était pas seulement un homme qui est mort trop tôt. C’était un homme qui avait une vie, des choix, des défauts et beaucoup d’amour à donner.
Monique baissa la tête.
— Je voudrais lui parler de lui, moi aussi.
— Vous le pourrez. À condition que nous ne lui demandions jamais de prendre parti entre nous.
Sa belle-mère acquiesça.
Aurore ouvrit les yeux, remua les lèvres et se rendormit presque aussitôt.
Monique ne tenta pas de la prendre dans ses bras sans demander la permission. Elle attendit qu’Élise lui propose de s’approcher, puis effleura doucement la petite main de sa petite-fille.
Ce geste ne réparait pas tout.
Mais il marquait un commencement.
Le soir, après le départ de Monique, Élise ouvrit la boîte où elle conservait les lettres de Julien.
Elle relut la dernière ligne de la seconde enveloppe :
Tu n’as rien à prouver. Vis.
Elle posa la lettre sur ses genoux et regarda Aurore dormir.
Pendant longtemps, elle avait cru que respecter le choix de Julien signifiait devoir défendre ce choix contre le monde entier. Elle avait pensé qu’il lui faudrait convaincre sa belle-mère, répondre aux accusations, justifier son chagrin et démontrer qu’elle n’avait pas abandonné son mari.
Elle comprenait désormais que ce n’était pas sa mission.
Elle pouvait aimer Julien sans être d’accord avec chacune de ses décisions. Elle pouvait regretter son absence sans regretter d’avoir respecté sa volonté. Elle pouvait soutenir sa fille sans faire de son père un héros parfait ni de sa mort une leçon qu’Aurore serait obligée d’apprendre.
Elle pouvait simplement continuer à vivre.
Et, chaque fois qu’Aurore grandirait, elle lui raconterait la vérité avec des mots adaptés à son âge : son père avait été malade, il avait eu peur, il avait voulu rester auprès d’elles et il avait pris une décision réfléchie concernant le don d’organes.
Elle lui dirait aussi qu’aucune personne, même par amour, n’avait le droit de décider à sa place de ce que sa vie devait devenir.
Car c’était peut-être le dernier héritage de Julien.
Pas une somme d’argent.
Pas un nom dans un protocole familial.
Pas même les lettres qu’il avait laissées.
Mais une conviction que sa fille pourrait un jour faire sienne :
Aimer quelqu’un, ce n’est pas lui demander de choisir ce qui nous rassure. C’est respecter sa dignité, même lorsque son choix nous brise le cœur.