Elle reprit les lettres et les rangea dans son sac.

— Vous êtes sa grand-mère. Si vous souhaitez avoir une place dans la vie de votre petite-fille, cette place devra se construire autour de son bien-être, pas autour de votre colère contre moi.

Monique resta silencieuse.

Elles se séparèrent sans se réconcilier.

Mais, pour la première fois, aucune des deux ne menaça l’autre.

Six semaines plus tard, Élise donna naissance à une petite fille.

Elle choisit le prénom Aurore.

Le travail fut long. À plusieurs reprises, lorsqu’elle crut ne plus avoir la force de continuer, elle pensa à Julien montant lentement le berceau, plaisantant sur le prénom Geneviève, puis posant la main sur son ventre lorsque leur fille donnait des coups.

Lorsque le bébé poussa son premier cri, Élise éclata en sanglots.

Elle n’avait jamais été aussi heureuse et aussi triste au même moment.

Une infirmière posa Aurore contre elle.

— Bonjour, petite Aurore, murmura Élise. Ton papa aurait adoré t’entendre.

Elle ne dit pas qu’il la regardait depuis quelque part. Elle ne savait pas ce qui venait après la mort, et elle n’avait pas besoin d’inventer une certitude pour aimer son mari.

Elle savait seulement qu’il avait existé, qu’il avait aimé sa fille avant de la rencontrer et qu’il avait voulu lui laisser un avenir qui ne soit pas entièrement défini par son absence.

Quelques jours après la naissance, l’équipe médicale lui confirma que les démarches de don avaient été menées conformément aux procédures applicables. Elle ne reçut pas d’informations permettant d’identifier d’éventuels receveurs, et elle n’en demanda pas.

Elle n’avait pas besoin de savoir qui avait reçu quoi pour comprendre que le choix de Julien avait été respecté.

Une lettre de remerciement anonyme, transmise par l’intermédiaire de l’équipe de coordination, lui parvint plusieurs semaines plus tard. Elle ne contenait aucun détail médical ni aucune identité.

Quelques phrases seulement :

Nous ne savons pas qui vous êtes. Nous ne connaissons pas le nom de votre mari. Nous savons simplement qu’un geste de sa part a rendu possible un nouvel espoir pour notre famille.

Nous ne trouverons jamais les mots pour exprimer notre gratitude.

Élise relut la lettre plusieurs fois.

Puis elle la plaça dans une boîte avec les deux lettres de Julien, une photographie de leur mariage et le petit bracelet de naissance d’Aurore.

Ce ne serait pas la boîte d’un homme réduit à sa maladie ou à sa mort.

Ce serait celle d’un père qui avait voulu vivre, qui avait eu peur, qui avait aimé et qui avait pris une décision difficile en sachant qu’il ne pourrait pas en contrôler toutes les conséquences.

Monique ne vint pas immédiatement rencontrer sa petite-fille.

Pendant plusieurs semaines, elle se contenta d’envoyer de courts messages. Certains parlaient d’Aurore, d’autres de Julien. Aucun ne contenait d’excuses.

Élise ne força pas les choses.

Elle apprenait à vivre avec le manque, les nuits interrompues et cette douleur étrange qui surgissait lorsqu’elle découvrait quelque chose que Julien aurait aimé voir : un sourire nouveau, une main qui se refermait sur son doigt, un son que leur fille semblait produire uniquement lorsqu’elle était fatiguée.

Un soir, alors qu’Aurore dormait dans son berceau, Monique l’appela.

Sa voix était différente.

— Est-ce que je pourrais venir la voir ?

Élise regarda sa fille.

— Oui. Demain après-midi, si cela vous convient.

Un silence suivit.

— Élise…

— Oui ?

— Je ne sais pas comment vivre avec ce qu’il a décidé.

Élise ferma les yeux.

— Moi non plus, certains jours.

— J’ai eu peur qu’en acceptant son choix, nous acceptions aussi de le perdre.

— Nous l’avons perdu, Monique. Que nous ayons accepté ou refusé son choix ne changeait pas cela.

La voix de sa belle-mère trembla.

— Je suis désolée pour ce que je t’ai dit à l’hôpital.

Élise ne répondit pas immédiatement.

Elle aurait voulu entendre ces mots plus tôt. Elle aurait voulu qu’ils soient prononcés avant les accusations, avant les messages cruels, avant toutes ces nuits où elle avait dû se demander si elle avait fait quelque chose de mal en respectant la volonté de son mari.

— Merci de me le dire, finit-elle par répondre. Nous aurons besoin de temps. Mais vous pourrez rencontrer Aurore.

Ce n’était pas un pardon complet.

Ce n’était pas une promesse d’oublier.

C’était une porte entrouverte.

Et, pour le moment, cela suffisait.

Le lendemain, Monique arriva avec un petit ours en tissu.

Elle s’assit près du berceau sans oser toucher le bébé.

— Elle lui ressemble, murmura-t-elle.

Élise sourit tristement.

— Tout le monde dit qu’elle a son menton.

Monique laissa échapper un petit rire qui se transforma presque aussitôt en sanglot.

— Il aurait été tellement fier.

— Oui.

Elles restèrent silencieuses, regardant Aurore dormir.

Après quelques minutes, Monique demanda :

— Est-ce que tu lui parleras de son père ?