Le secret des Trois Chênes : le coq qui révéla le crime oublié

À trois heures du matin, Étienne Morel comprit que son frère ne reviendrait pas pour négocier.

Il reviendrait pour faire taire quelque chose.

La vieille bergerie tremblait sous les rafales de vent. L’eau du ruisseau frappait les pierres dans l’obscurité, tandis que Marcel entretenait un petit feu avec des morceaux de bois humide. Claire dormait par intermittence, épuisée par la journée. Noé, lui, était assis près de la porte, les genoux ramenés contre sa poitrine, incapable de fermer les yeux.

Étienne tenait Orage sur ses genoux.

Le coq avait cessé de chanter. Sa respiration était rapide, et sa patte abîmée reposait contre le manteau de son maître. Étienne passa doucement le doigt sur la lanière de cuir, puis examina les trois signes gravés à même la matière : un M, une croix et le nombre 27.

— Marcel, dit-il à voix basse, tu as reconnu quelque chose tout à l’heure. Je t’ai vu faire le signe de croix.

L’ancien berger ne répondit pas immédiatement.

Il fixa les braises, comme si elles contenaient un visage qu’il avait essayé d’oublier pendant quarante ans.

— J’ai reconnu la marque, finit-il par dire.

— Quelle marque ?

Marcel releva la tête.

— Celle de ton père. Mais ce n’est pas seulement la sienne.

Il se leva, alla jusqu’à une vieille armoire et en sortit une boîte en fer-blanc, rouillée sur les bords. Il l’ouvrit avec une clé qu’il portait au cou. À l’intérieur se trouvaient une photographie en noir et blanc, un morceau de journal jauni et une petite médaille militaire.

Sur la photographie, trois hommes se tenaient devant la grange des Trois Chênes. Le premier était Henri Morel, jeune, les cheveux noirs et le regard sérieux. Le deuxième était un homme trapu, vêtu d’une veste de travail. Le troisième portait un uniforme de gendarmerie.

Au dos, quelqu’un avait écrit :

« Saint-Flour, octobre 1986. Henri, Maurice, Vignal. Ne jamais oublier le 27. »

Étienne prit la photo.

— Qui sont Maurice et Vignal ?

— Maurice Roussel était le comptable de ton grand-père. Vignal était un gendarme. Il est mort il y a longtemps.

— Et le nombre 27 ?

Marcel referma lentement la boîte.

— Le vingt-sept octobre 1986, un homme a disparu aux Trois Chênes. Un homme dont personne, officiellement, n’a jamais retrouvé le corps.

Le feu craqua.

Noé se rapprocha.

— Qui ?

Marcel regarda Étienne droit dans les yeux.

— Ton oncle, Gabriel Morel. Le frère aîné de ton père.

Étienne resta immobile.

Il avait entendu ce prénom dans son enfance. Une fois, peut-être deux. Chaque fois qu’il posait une question, Henri changeait de sujet. Sa mère, morte lorsqu’il avait douze ans, avait un jour pleuré en entendant le nom de Gabriel à la radio, puis avait prétendu qu’elle avait simplement reçu de mauvaises nouvelles.

Dans la famille, on disait que Gabriel était parti en Suisse après une dispute. Certains affirmaient qu’il avait abandonné les siens. D’autres qu’il était mort à l’étranger.

Mais jamais personne n’avait parlé d’une disparition.

— Tu veux me faire croire que mon père a caché la mort de son propre frère pendant quarante ans ?

— Je veux que tu comprennes pourquoi il t’a confié ce coq.

Marcel prit Orage avec précaution et examina la lanière.

— Ce cuir ne vient pas d’une sellerie ordinaire. Regarde le bord. Il a été découpé dans une ancienne sacoche de berger. Henri en avait une semblable lorsqu’il travaillait avec Gabriel.

— Et la croix ?

— Ce n’est pas une croix religieuse. C’est le signe que Gabriel utilisait pour marquer les endroits où il cachait ses papiers. Il disait toujours qu’un document pouvait disparaître, mais qu’une bonne marque résistait au temps.

Étienne sentit sa gorge se serrer.

— Alors pourquoi l’avoir attachée à la patte d’un coq ?

Marcel observa l’animal.

— Parce qu’Orage est le dernier coq de la lignée qu’Henri élevait avec Gabriel. Ton père connaissait les habitudes de cette bête mieux que personne. Il savait qu’elle retournait toujours au même endroit pour gratter la terre.

Noé se leva brusquement.

— La pierre noire !

Marcel hocha la tête.

— Oui. La pierre derrière la bergerie. Mais il ne faut pas creuser n’importe comment. Si ce que je pense est vrai, nous devons d’abord trouver ce que Gabriel a laissé.

Étienne se leva à son tour.

— Alors nous irons au lever du jour.

— Non, répondit Marcel. Nous irons dès que la pluie cessera de couvrir nos pas. Ton frère a déjà compris que tu ne lui vendrais pas Orage. Il sait que cet animal peut le conduire à quelque chose qu’il redoute.

Étienne regarda la porte.

Dehors, le vent soufflait toujours.