— Je vais te donner dix mille euros. Tu prends ta femme, ton fils et ton animal, tu quittes la région et tu ne reparais plus jamais aux Trois Chênes.

Noé se plaça près de son père.

— Tu nous as déjà chassés de chez nous. Tu veux maintenant nous payer pour qu’on oublie pourquoi ?

— Tais-toi, gamin !

— Non, répondit Étienne.

Sa voix était calme, mais elle ne tremblait plus.

— Tu ne lui parleras plus comme ça.

Bastien fixa son frère.

— Tu crois que tu es devenu quelqu’un parce que tu as trouvé une boîte rouillée ? Tu n’as rien. Pas de ferme, pas de maison, pas d’argent. Tu n’as même plus de titre de propriété. Moi, j’ai l’acte du notaire.

— Et si cet acte a été obtenu à partir de documents falsifiés ?

Bastien blêmit.

Marcel ferma les yeux.

Étienne venait de prononcer les mots qu’il avait espéré ne jamais entendre.

— Qui t’a raconté ça ? demanda Bastien.

— Personne. Je pose une question.

— Tu ne sais rien.

— Alors pourquoi as-tu peur d’un vieux carnet ?

Bastien se tourna vers les deux hommes qui l’accompagnaient.

— Prenez la boîte.

L’un d’eux fit un mouvement, mais Marcel s’interposa.

— Réfléchis, Bastien. Il y a assez de témoins pour que cette histoire ne puisse plus être enterrée.

— Toi, tu n’as rien à faire ici, vieux fou !

— J’étais là il y a quarante ans. Et je n’ai pas oublié.

Le visage de Bastien changea.

Il regarda Marcel comme s’il venait de voir un fantôme.

— Tu aurais dû rester silencieux.

— J’ai été silencieux trop longtemps.

Bastien se retourna vers Étienne.

— Tu ne sais pas ce que tu vas déclencher. Si tu ouvres cette boîte, tu détruiras le nom de notre père.

Étienne serra le carnet contre lui.

— Si ce nom doit être protégé par des mensonges, alors il ne mérite pas d’être protégé.

Pendant un instant, Bastien sembla prêt à se jeter sur lui.

Puis, au loin, une sirène retentit.

Noé avait envoyé un message à sa mère avant leur départ. Claire, inquiète de ne pas les voir revenir, avait appelé la gendarmerie dès qu’elle avait entendu les moteurs.

Les deux hommes qui accompagnaient Bastien reculèrent.

Bastien jura entre ses dents.

— Tu regretteras ça, Étienne.

Il retourna vers sa voiture, mais, avant de monter, il se retourna une dernière fois.

— Tu crois que papa t’a choisi parce qu’il t’aimait davantage ? Demande-toi plutôt pourquoi il ne t’a jamais raconté ce qui est arrivé à Gabriel.

Puis il partit.

Étienne regarda la voiture disparaître.

Les sirènes se rapprochaient.

Dans sa main, le carnet semblait soudain peser le poids de toute la ferme.

Le carnet d’Henri

Les gendarmes recueillirent les déclarations de chacun et photographièrent les lieux. La boîte, le carnet et les autres objets furent conservés pour être examinés dans le cadre des vérifications nécessaires.

Étienne raconta l’expulsion, les menaces et la découverte de la cache. Il remit également les documents relatifs à l’héritage, dont il avait conservé des copies.

Il ne prétendit pas savoir ce que les pages prouvaient.

Il voulait que quelqu’un les lise avec méthode.

Deux jours plus tard, à Saint-Flour, Maître Delorme reçut Étienne dans son étude.

Cette fois, le notaire ne se trouvait pas seul derrière son bureau. Une juriste indépendante était présente, ainsi qu’un officier venu recueillir des informations concernant la disparition ancienne.

Bastien avait été convoqué pour répondre à plusieurs questions. Il n’était pas placé en détention et aucune conclusion définitive n’avait été tirée sur sa responsabilité.

Étienne posa le carnet sur la table.

— Je veux comprendre pourquoi mon père m’a laissé cet objet et pourquoi mon frère a peur de ce qu’il contient.

Maître Delorme retira ses lunettes.

— Je dois d’abord vous dire quelque chose, monsieur Morel. Le testament que nous avons lu le jour de la succession est bien celui qui figurait dans le dossier à ce moment-là. Mais depuis que vous avez contesté certaines pièces, des incohérences ont été signalées. Nous devons examiner la validité de l’ensemble des documents, notamment ceux qui concernent la propriété du domaine.

— Vous saviez que quelque chose n’allait pas ?

Le notaire eut du mal à soutenir son regard.

— J’avais remarqué des différences entre certains anciens relevés cadastraux et les documents présentés plus récemment. J’ai demandé des précisions. On m’a fourni des copies que je n’avais pas de raison immédiate de considérer comme irrégulières. J’aurais dû approfondir les vérifications avant de poursuivre.

— Et vous ne l’avez pas fait.

— Non.

Il ne chercha pas à se justifier.

La juriste ouvrit le carnet à une page marquée d’un signet.