Pour la première fois depuis qu’il avait été chassé de sa ferme, il ne pensait plus à la terre perdue, aux bâtiments, ni aux trente-deux années de travail effacées d’un trait de plume.

Il pensait à un homme disparu.

Et à son père, qui avait attendu le dernier souffle pour lui demander de ne jamais abandonner un vieux coq.

La pierre noire

À cinq heures et demie, la pluie s’arrêta.

Marcel conduisit Étienne et Noé jusqu’au rocher situé derrière la bergerie. Claire voulut les accompagner, mais Étienne lui demanda de rester à l’abri.

— Si Bastien revient, il faut que quelqu’un puisse appeler les gendarmes.

Elle lui prit le bras.

— Je ne veux plus te voir affronter ton frère seul.

— Je ne serai pas seul.

Il désigna Marcel et Noé.

Claire regarda leur fils, puis son mari.

— Alors revenez tous les deux.

Étienne l’embrassa sur le front avant de partir.

Le rocher se trouvait à une centaine de mètres de l’ancien abri, au bord d’un talus envahi de fougères. Il était presque entièrement noir, couvert d’une mousse épaisse. Orage, que Noé tenait contre lui dans une couverture, s’agita dès qu’ils approchèrent.

Le coq tendit le cou, puis gratta avec insistance le sol à droite de la pierre.

— C’est ici, murmura Noé.

Marcel s’accroupit et dégagea la terre avec ses mains.

Sous une couche de feuilles apparut une petite dalle plate. Étienne chercha une prise, mais le bloc résistait.

— Aide-moi.

Ils poussèrent ensemble. La dalle glissa de quelques centimètres, révélant un trou étroit dans lequel reposait une boîte métallique enveloppée dans une toile cirée.

Étienne la sortit.

Ses doigts étaient engourdis.

La boîte était fermée par un petit cadenas rouillé. Marcel examina la serrure, puis sortit de sa poche une clé attachée à un vieux porte-clés.

— Ton père me l’a confiée il y a vingt ans, dit-il. Il m’a demandé de ne jamais m’en servir tant qu’il serait vivant.

Étienne le dévisagea.

— Tu possédais cette clé depuis vingt ans et tu ne m’as rien dit ?

— Henri m’avait fait jurer de me taire. Il disait que le moment viendrait où tu comprendrais pourquoi.

— Tout le monde semble avoir passé sa vie à décider ce que je devais savoir !

La voix d’Étienne résonna dans le vallon.

Marcel encaissa le reproche sans se défendre.

— Tu as raison. Et je ne te demanderai pas de me pardonner maintenant.

Il introduisit la clé.

Le cadenas s’ouvrit.

À l’intérieur, ils découvrirent un carnet relié de toile brune, plusieurs enveloppes protégées par du plastique et un petit dictaphone ancien.

Sur la première page du carnet, une écriture ferme avait tracé ces mots :

« Si cette boîte est ouverte, c’est que mon fils Étienne a enfin reçu Orage. Alors, il est temps que la vérité sorte. »

Étienne reconnut immédiatement l’écriture de son père.

Il s’assit sur la pierre, incapable de poursuivre debout.

Noé ouvrit le carnet avec précaution. Les premières pages contenaient des dates, des sommes et des références cadastrales. Puis les notes devenaient plus personnelles.

Une phrase était soulignée deux fois :

« Gabriel n’a pas disparu parce qu’il voulait partir. Il a disparu parce qu’il avait découvert ce que nous avions fait de la terre de notre père. »

Étienne sentit le sang quitter son visage.

— Nous ? répéta-t-il.

Marcel détourna les yeux.

Avant qu’il puisse répondre, un bruit de moteur éclata derrière les arbres.

Une voiture s’arrêta près du chemin.

Puis une portière claqua.

La voix de Bastien monta dans le vallon.

— Étienne ! Je sais que tu es là !

Noé referma le carnet et le glissa sous sa veste.

Marcel ramassa la boîte.

Étienne se leva, le visage soudain dur.

— Cette fois, nous ne nous enfuirons pas.

Le frère qui voulait acheter le silence

Bastien apparut entre les arbres, accompagné des deux hommes qui l’avaient aidé à expulser Étienne de la ferme.

Il ne portait plus sa veste élégante. Son manteau était ouvert sur un pull sombre, et son visage semblait ravagé par une nuit sans sommeil.

Il s’arrêta en voyant la dalle déplacée.

Son regard se posa sur la boîte métallique.

Pendant quelques secondes, personne ne parla.

Puis il tendit la main.

— Donne-moi ça.

Étienne ne bougea pas.

— Qu’est-ce que tu cherches, Bastien ?

— Tu ne comprends pas ce que tu tiens.

— Alors explique-moi.

— Ce sont des papiers de famille. Ils ne te concernent pas.

Étienne eut un rire bref, sans joie.

— Des papiers de famille enterrés derrière une bergerie, attachés à un coq par une lanière de cuir. Tu as une drôle de définition des affaires familiales.

Bastien fit un pas en avant.