— Les notes semblent faire référence à une modification de limites foncières effectuée à la fin des années 1980. Mais il faut les confronter aux archives officielles. Ce carnet ne suffit pas à lui seul à établir la propriété d’une parcelle.
Elle tourna plusieurs pages.
Des numéros de parcelles, des dates de rendez-vous et des montants apparaissaient en marge. Certains correspondaient à des actes notariés anciens. D’autres ne figuraient pas dans les premiers documents consultés.
Puis elle s’arrêta.
— Ici, il est question d’une vente de bois qui n’aurait jamais été autorisée par tous les indivisaires. Et là, d’un versement effectué à un géomètre pour modifier un plan.
Étienne se pencha.
— Est-ce que cela signifie que mon père a volé des terres ?
— Pas nécessairement. Cela signifie que les opérations décrites doivent être vérifiées. Le carnet peut contenir des observations, des soupçons ou des faits établis. Nous ne pouvons pas confondre ces catégories.
L’officier prit quelques notes.
— Et le 27 octobre 1986 ?
La juriste consulta une enveloppe trouvée dans la boîte.
Elle en sortit une lettre pliée, dont le papier avait jauni. La signature était celle de Gabriel Morel.
Le message était court :
« Henri, je sais ce que tu as fait avec le plan de la parcelle 27. Je sais aussi que tu n’as pas agi seul. Je te donne jusqu’à dimanche pour remettre les documents à leur place. Après cela, j’irai à la gendarmerie. Je ne laisserai pas notre père être dépouillé de son vivant. »
En dessous, une seconde phrase avait été ajoutée d’une écriture différente :
« Si Gabriel parle, nous sommes tous perdus. »
Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
Étienne sentit sa colère se mêler à une tristesse qu’il n’arrivait pas à nommer.
Son père avait peut-être commis une faute grave. Peut-être avait-il essayé de la réparer. Mais il avait gardé le secret jusqu’à la fin, laissant ses fils se déchirer autour d’un héritage dont les origines étaient désormais contestées.
— Où est Gabriel ? demanda-t-il.
L’officier referma son carnet.
— C’est précisément ce que nous allons essayer d’établir.
La nuit du 27 octobre 1986
Pendant plusieurs semaines, les archives furent consultées.
Les gendarmes retrouvèrent d’anciens procès-verbaux, des témoignages et une déclaration de disparition enregistrée au début de novembre 1986. À l’époque, Gabriel avait été considéré comme un adulte parti volontairement, malgré les doutes exprimés par plusieurs personnes.
La procédure avait été classée après des recherches limitées.
Le rapport mentionnait une dispute familiale, un véhicule aperçu près de la route de Murat et un témoin qui affirmait avoir entendu des voix dans la grange des Trois Chênes la nuit du 27 octobre.
Le témoin était Marcel.
Étienne le retrouva dans la bergerie, assis devant la fenêtre.
— Tu savais tout, dit-il.
Marcel ne chercha pas à nier.
— Je savais une partie de la vérité.
— Alors raconte-moi.
L’ancien berger frotta ses mains l’une contre l’autre.
— En 1986, ton grand-père était encore vivant. Il possédait les Trois Chênes et plusieurs parcelles de bois. Gabriel s’occupait des comptes avec lui. Henri travaillait à la ferme. Ils se disputaient souvent, mais ils s’aimaient.
Il marqua une pause.
— Un jour, Gabriel a découvert que des parcelles avaient été vendues sans l’accord de ton grand-père. L’argent avait disparu dans plusieurs comptes. Il soupçonnait Henri d’avoir signé des documents à sa place, mais il pensait qu’un tiers avait organisé l’opération.
— Et mon père ?
— Il avait effectivement signé certains papiers. Il disait qu’il avait agi pour éviter la faillite de la ferme après une mauvaise récolte. Mais les documents avaient dépassé ce qu’il prétendait avoir accepté. Gabriel voulait les remettre aux autorités.
Marcel regarda ses chaussures.
— Le soir du 27 octobre, je suis arrivé à la grange parce qu’Henri m’avait demandé de l’aider à déplacer des sacs de grain. J’ai entendu Gabriel crier. Quand je suis entré, les deux frères se disputaient près de l’ancienne fosse à fourrage.
Étienne sentit son cœur accélérer.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Gabriel tenait un dossier. Henri voulait le récupérer. Ils se sont bousculés. Gabriel est tombé dans la fosse, dont le couvercle avait été retiré pour des réparations.
Marcel s’interrompit.
— Il ne bougeait plus.
Étienne porta une main à sa bouche.
— Il était mort ?
— Je ne sais pas. Je ne suis pas médecin. Mais il respirait encore quand je me suis approché. J’ai voulu appeler les secours.
— Et mon père t’en a empêché ?
Marcel hocha lentement la tête.
— Henri était paniqué. Il disait qu’on l’accuserait d’avoir voulu tuer son frère, qu’il perdrait la ferme, que notre père mourrait de honte. Il m’a demandé de l’aider à sortir Gabriel de là.
— Pour l’emmener où ?