Dans le rétroviseur, elle vit sa belle-mère sortir son téléphone.
Quelques secondes plus tard, le sien sonna.
Thibault.
Elle activa le haut-parleur.
— Tu es où ? demanda-t-il.
— À Vénissieux. J’ai récupéré la voiture.
— Tu as fait quoi ?
— Je suis devant le magasin d’accessoires. J’ai trouvé un dossier de financement avec mon nom dessus.
Le silence fut immédiat.
Un silence beaucoup plus révélateur que n’importe quelle réponse.
— Quel dossier ? demanda-t-il enfin.
— Une demande de crédit automobile avec mes informations professionnelles et douze mille euros d’apport.
— Manon, écoute-moi…
— Comment cet intermédiaire a-t-il obtenu mes informations ?
— Ce n’est pas ce que tu crois.
Elle se gara sur le côté de la route.
— Alors explique-moi ce que je dois croire.
Thibault inspira bruyamment.
— Je voulais simplement aider maman.
— En préparant un crédit à mon nom ?
— Ce n’est pas un crédit à ton nom ! C’est une simulation.
— Avec mes informations personnelles. Et douze mille euros d’apport. Pourquoi douze mille ?
Il ne répondit pas.
Manon consulta de nouveau la page.
— Thibault, d’où vient ce chiffre ?
— C’est une estimation.
— Tu as pris douze mille euros sur mon compte ?
— Non ! Enfin… pas exactement.
Le monde sembla se figer autour d’elle.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « pas exactement » ?
— J’ai fait un virement depuis notre compte joint.
Manon sentit une nausée lui monter à la gorge.
Elle avait un compte professionnel distinct pour son atelier, un compte personnel sur lequel elle avait placé une partie de son épargne et un compte joint destiné aux dépenses du foyer. Elle avait toujours veillé à ne pas mélanger les finances de son entreprise avec celles de son couple.
Le SUV avait été payé depuis son compte personnel, avec le produit de la vente de son ancienne voiture et plusieurs années d’économies.
— Quel virement ? demanda-t-elle.
— Manon, je peux t’expliquer à la maison.
— Quel virement ?
— Douze mille euros. Mais je comptais les remettre.
Elle ferma les yeux.
— Quand ?
— Quand les choses seraient réglées.
— Quelles choses ?
Il ne répondit pas.
Elle raccrocha.
Puis elle ouvrit l’application bancaire.
Le compte joint affichait un retrait de douze mille euros, effectué quatre jours plus tôt vers une société de courtage automobile qu’elle ne connaissait pas.
Elle consulta le détail.
Le bénéficiaire était une entreprise appelée Rhône Mobilité Conseil.
Le libellé mentionnait : acompte dossier véhicule — B. Delcourt.
Manon resta immobile.
Sa belle-mère n’avait pas simplement emprunté la voiture.
Son mari avait déjà engagé de l’argent pour lui en obtenir une autre.
Elle rentra chez elle en fin d’après-midi.
Thibault l’attendait dans la cuisine, les bras croisés. Il avait visiblement préparé son discours : une bouteille d’eau sur la table, son téléphone retourné et une expression de lassitude destinée à lui faire comprendre qu’il ne voulait pas se disputer.
— Tu aurais pu m’appeler avant de débarquer là-bas, commença-t-il.
Manon posa les clés sur la table.
— Tu as transféré douze mille euros à une société pour financer un véhicule destiné à ta mère.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Alors simplifie.
Il se passa une main sur le visage.
— Maman avait besoin d’une voiture. La sienne est vieille, elle a des problèmes mécaniques. Elle m’en parle depuis des mois.
— Tu pouvais lui acheter une voiture avec ton argent.
— Je n’ai pas douze mille euros disponibles !
— Alors tu ne pouvais pas lui acheter une voiture.
— Tu ne comprends pas. Elle m’a élevé seule pendant des années. Elle a tout sacrifié pour moi.
Manon le fixa.
— Et moi, je suis quoi dans cette histoire ? Une banque ?
— Ne déforme pas mes propos.
— Je n’ai pas besoin de les déformer. J’ai le relevé bancaire.
Il se mit à marcher dans la cuisine.
— J’avais prévu de remettre l’argent. Je pensais que l’atelier ferait un bon mois et que tu ne remarquerais même pas le mouvement.
Cette phrase la frappa plus durement que les précédentes.
— Tu pensais que je ne remarquerais pas douze mille euros ?
— Je voulais éviter une dispute.
— Alors tu as décidé de me cacher un virement, de faire préparer un dossier avec mes informations et de laisser ta mère repartir avec une voiture que j’avais payée ?
— Je n’ai pas demandé à maman de prendre le SUV comme ça.
— Mais tu lui as dit qu’elle pouvait l’utiliser.
Il baissa les yeux.
— Oui.
Manon prit une chaise et s’assit. Elle avait besoin de comprendre jusqu’où allait cette histoire.
— Depuis quand parlez-vous de cette voiture ?
Thibault ne répondit pas.
— Depuis quand ?
— Depuis le mois dernier.