Elle resta silencieuse.

Le mois dernier, elle travaillait sur la décoration d’un grand mariage à Annecy. Elle se souvenait d’avoir appelé Thibault depuis son hôtel pour lui dire qu’elle avait enfin atteint son objectif d’épargne. Il l’avait félicitée, puis lui avait demandé si elle comptait vraiment dépenser autant dans une voiture.

Elle avait cru qu’il trouvait le prix élevé.

En réalité, il réfléchissait déjà à ce qu’il pourrait obtenir de cet achat.

— Tu savais que j’économisais pour ce SUV, murmura-t-elle.

— Oui.

— Tu m’as demandé de t’envoyer les documents de mon entreprise pour le dossier d’assurance, n’est-ce pas ?

Il détourna le regard.

— Oui.

— Et tu as utilisé ces informations pour le financement de ta mère ?

— Le courtier m’a dit qu’il fallait des justificatifs pour voir ce qui était possible. Il ne s’agissait pas d’un contrat définitif !

— Tu lui as transmis mes revenus sans me demander mon accord.

— C’était pour aider la famille !

Manon se leva.

— Non, Thibault. C’était pour aider ta mère avec mon argent et mes informations, sans me demander mon avis.

Il frappa la table du plat de la main.

— Tu fais toujours passer ton travail avant les gens ! Depuis que ton atelier marche, tu comptes tout. Tu as de l’argent, tu peux aider !

Elle le regarda, stupéfaite.

— Je compte tout parce que j’ai travaillé pour chaque euro. J’ai commencé avec trois seaux de fleurs et une table pliante. Tu te souviens ? Les premières années, je faisais les compositions jusqu’à deux heures du matin et je livrais moi-même les bouquets à l’aube. Quand l’atelier a failli fermer, c’est moi qui ai accepté tous les contrats que les autres refusaient.

Sa voix se brisa légèrement, mais elle continua.

— Tu m’as vue travailler. Tu sais ce que j’ai sacrifié. Et tu as quand même décidé que mes économies étaient disponibles dès que ta mère avait une envie.

— Ce n’était pas une envie. Elle avait besoin d’aide.

— Alors tu aurais dû m’en parler.

Il se tut.

Manon prit son téléphone, photographia le relevé et le dossier de financement, puis les rangea dans une enveloppe.

— Je vais contacter la banque et la société de courtage. Je veux savoir qui a demandé quoi, et quelles informations ont été transmises.

Thibault pâlit.

— Tu vas vraiment faire intervenir des gens extérieurs dans notre mariage ?

— Tu les as déjà fait intervenir quand tu as transmis mes informations sans mon consentement.

— Manon, s’il te plaît…

— Je ne signerai aucun financement. Et je ne veux plus que tu utilises mes comptes ou mes documents pour prendre des décisions qui me concernent.

Il essaya de s’approcher d’elle.

— Je suis ton mari.

Elle recula d’un pas.

— Justement. Je pensais que cela signifiait que je pouvais te faire confiance.

Le lendemain matin, Manon contacta sa banque.

Elle fit vérifier les mouvements du compte joint, modifia les accès aux comptes dont elle était seule titulaire et demanda des précisions sur les autorisations existantes. Elle appela également Rhône Mobilité Conseil pour signaler que des informations personnelles avaient été utilisées dans un dossier sans son accord.

La société confirma qu’une simulation avait été ouverte à la demande de Thibault. Aucun crédit n’avait été accordé, aucun contrat n’avait été signé et aucune somme n’avait été prélevée au titre d’un financement.

Mais le courtier avait reçu plusieurs documents : des justificatifs de revenus de Manon, des données concernant son activité et une estimation de ses capacités financières.

L’intermédiaire expliqua qu’il avait cru que le couple étudiait ensemble un projet automobile.

Manon lui demanda de lui transmettre les éléments du dossier et de ne pas poursuivre la démarche sans son accord explicite.

Elle prit aussi rendez-vous avec un conseiller juridique pour comprendre les implications du virement et les moyens de protéger ses comptes.

Elle ne voulait pas faire de gestes irréfléchis. Elle voulait des faits, des preuves et des décisions prises avec lucidité.

À midi, Amandine l’appela.

— Je viens d’apprendre pour les douze mille euros, dit-elle. Maman m’a raconté que Thibault avait trouvé une solution pour lui acheter une voiture.

— Est-ce qu’elle savait que l’argent venait du compte joint ?

Amandine hésita.

— Je crois qu’elle savait qu’il utilisait votre argent. Elle m’a dit que, puisque vous étiez mariés, cela revenait au même.

Manon ferma les yeux.

— Est-ce qu’elle savait que le financement était préparé avec mes informations ?

— Oui. Elle m’a dit que le courtier avait besoin de tes revenus parce que ton entreprise marchait mieux que celle de Thibault.

Cette fois, Manon ne répondit pas tout de suite.

Elle avait imaginé que Brigitte avait profité d’une promesse imprudente de son fils. Elle découvrait que sa belle-mère connaissait une partie du plan.