— Pourquoi tu me le racontes maintenant ?

— Parce que je pensais que maman dépassait les limites, mais je n’avais pas compris jusqu’où. Et parce que Thibault m’a appelée hier soir pour me demander de ne rien te dire.

Amandine soupira.

— Je ne veux pas être mêlée à vos problèmes. Mais je ne veux pas non plus te laisser croire que tout cela était un malentendu.

Manon la remercia.

Puis elle resta longtemps devant la fenêtre de son atelier, à regarder les livreurs décharger des caisses de fleurs.

Elle ne pleurait pas.

Elle essayait de comprendre comment une personne pouvait partager votre lit, vos repas et vos projets tout en préparant quelque chose dont vous n’étiez même pas censée être informée.

Le samedi suivant, Brigitte se présenta à l’atelier floral.

Elle portait un manteau neuf et tenait son sac contre elle.

— Je suis venue parler calmement, annonça-t-elle.

Manon était en train de préparer les compositions d’un mariage. Elle demanda à son employée de terminer les rubans, puis rejoignit sa belle-mère dans le petit bureau du fond.

— Je vous écoute.

Brigitte s’assit sans y être invitée.

— Thibault m’a dit que tu avais contacté la banque et le courtier.

— Oui.

— Tu vas quand même trop loin. Il n’a pas volé ton argent. C’est le compte du ménage.

— Le virement était destiné à votre dossier automobile. Il n’avait pas été discuté avec moi.

— Vous êtes mariés !

— Cela ne donne pas à Thibault le droit de prendre une décision financière qui me concerne sans m’en parler.

Brigitte secoua la tête.

— Tu sais, dans ma génération, on ne calculait pas chaque dépense. On aidait les siens.

— Vous pouvez aider les vôtres avec vos ressources. Je n’ai jamais prétendu le contraire.

— Mais tu gagnes plus que mon fils.

Manon resta silencieuse quelques secondes.

Voilà donc la véritable mesure de sa belle-mère : son travail n’était pas une réussite dont elle pouvait être fière. C’était une réserve d’argent à laquelle les autres estimaient avoir accès.

— Mon revenu n’est pas une permission, dit-elle enfin.

Brigitte se raidit.

— Tu me fais passer pour une profiteuse.

— Je ne vous ai pas demandé de prendre ma voiture. Je ne vous ai pas demandé de préparer un financement. Et je ne vous ai pas demandé d’utiliser mes revenus pour évaluer ce que vous pouviez obtenir.

— Thibault voulait me faire plaisir !

— Alors il aurait dû me parler.

Brigitte se leva.

— Tu veux donc détruire ton mariage pour une voiture ?

Manon sentit une tristesse profonde, presque calme, l’envahir.

— Ce n’est pas une voiture. C’est la première fois que je découvre à quel point vous pensez tous les deux que ce que je possède vous appartient.

Sa belle-mère ouvrit la bouche, puis se ravisa.

— Je ne suis pas venue pour me disputer.

— Alors je vous propose une chose simple : rendez-moi toute clé que vous auriez fait copier, ne prenez plus ce véhicule sans mon accord et ne communiquez plus aucune de mes informations financières à qui que ce soit. Pour le reste, je traiterai directement avec Thibault.

Brigitte saisit son sac.

— Tu vas finir seule avec ton argent.

Manon la regarda partir.

Puis elle retourna auprès de ses fleurs.

Elle avait un mariage à livrer. Des clients lui faisaient confiance. Des employés comptaient sur elle. Et, pour la première fois depuis des jours, elle savait exactement ce qu’elle devait protéger.

Ce soir-là, Thibault rentra tard.

Il trouva Manon assise à la table de la cuisine, un classeur ouvert devant elle.

— Maman est venue te voir ?

— Oui.

— Elle est bouleversée.

— Je l’imagine.

Il s’assit en face d’elle.

— Je voudrais qu’on arrête tout ça. J’ai parlé au courtier. Le dossier est fermé. Je vais remettre l’argent.

— Quand ?

— Dès que mon salaire tombe.

— Et si ton salaire ne suffit pas ?

— Je vendrai ma moto.

Manon releva les yeux.

Il n’avait jamais proposé de vendre sa moto pour l’aider lorsqu’elle avait dû financer du matériel pour son atelier. À l’époque, elle avait contracté un petit prêt professionnel et remboursé chaque mensualité sans demander un centime à personne.

Elle ne commenta pas cette différence.

— Il faut aussi que tu comprennes une chose, Thibault. Je ne vais pas reprendre notre vie comme si rien ne s’était passé.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je vais vivre ailleurs pendant quelque temps.

Il se redressa.

— Tu me quittes ?

— Je prends de la distance. Je dois réfléchir à ce que je veux et à ce que je peux encore accepter dans ce mariage.

— Pour une erreur ?

Manon referma le classeur.