Élise relut le message trois fois.
« Si vous voulez comprendre Solvéria, ne donnez surtout pas le dossier à la police. Ils ont déjà quelqu’un dedans. »
La pluie frappait le toit du taxi. Nora, assise à côté d’elle, avait remarqué son changement d’expression.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Élise lui tendit le téléphone.
Nora lut le message sans parler. Puis elle vérifia le numéro, ouvrit les détails et prit une capture d’écran.
— Tu connais ce numéro ?
— Non.
— Tu as une idée de qui pourrait savoir que tu as le dossier ?
Élise regarda la pochette posée sur ses genoux.
— Adrien. Son père. Les deux avocats qui les accompagnaient. Le maître d’hôtel qui me l’a remise. Et maintenant, probablement la moitié du salon.
— Alors quelqu’un essaie peut-être de te faire peur.
— Ou de m’empêcher de commettre une erreur.
Nora se tourna vers elle.
— Tu envisages vraiment que la police soit impliquée ?
— J’envisage toutes les possibilités. C’est différent.
Élise avait passé huit ans à défendre des personnes que personne ne croyait. Elle connaissait les dossiers construits sur des suppositions, les témoins qui changeaient soudainement de version et les preuves qui disparaissaient au moment où elles devenaient gênantes.
Mais cette fois, elle n’était pas l’avocate qui arrivait au tribunal avec un dossier préparé.
Elle était la femme qui venait de quitter son mariage avec une joue meurtrie et des documents susceptibles de mettre en cause l’une des familles les plus influentes du secteur immobilier français.
Et elle ignorait encore qui, dans son entourage, savait déjà ce qu’elle avait découvert.
— On ne remet rien à personne ce soir, dit Nora. On se met à l’abri, on fait des copies sécurisées et demain, on décide de la suite avec une stratégie.
Élise acquiesça.
— Il y a une chose que je veux vérifier avant.
— Laquelle ?
— Le nom du maître d’hôtel.
Elle se souvenait de son visage : un homme d’une trentaine d’années, le teint pâle, une petite cicatrice au menton et une montre en acier. Il lui avait tendu la pochette en évitant soigneusement son regard.
Il n’avait pas dit qu’il s’agissait d’un plan de table.
Il avait dit que quelqu’un lui avait demandé de lui remettre les changements de placement.
Quelqu’un.
Pas Gérard. Pas Adrien.
Quelqu’un qui connaissait l’existence du dossier et qui avait choisi de le placer entre ses mains.
Le taxi s’engagea sur les quais.
Élise rouvrit le message.
Un détail la troubla soudain.
L’expéditeur ne lui avait pas écrit : « Ne donnez pas ce dossier à la police. »
Il avait écrit : « Ne donnez surtout pas le dossier à la police. »
Comme si cette personne savait qu’elle envisageait déjà de le faire.
Comme si elle l’observait depuis le début de la soirée.
À 23 h 48, les trois femmes arrivèrent chez Nora, dans un appartement du onzième arrondissement.
Claire insista pour préparer du thé, bien qu’elle tremblât encore. Elle avait passé la soirée à voir sa fille se marier, puis à la regarder quitter son mari quelques minutes plus tard.
Élise s’assit à la table du salon et retira ses chaussures.
Sa joue lui faisait mal.
Elle ne pleura pas.
Pas encore.
Nora posa un ordinateur devant elle, puis enfila une paire de gants fins pour manipuler les documents sans les abîmer.
— Commençons par ce qu’on sait, dit-elle.
Elle sortit les feuilles de la pochette.
Il y avait vingt-sept pages.
Des factures de conseil. Des ordres de virement. Des extraits de comptes de sociétés. Une liste de bénéficiaires effectifs. Des échanges internes imprimés. Et une note manuscrite portant une date : neuf mois auparavant, trois jours avant l’explosion de l’entrepôt de Saint-Denis.
Nora parcourut les premières pages.
— Solvéria Chimie a facturé des prestations de dépollution à une société qui n’avait pas encore été créée à la date indiquée.
Élise se pencha.
— Regarde la référence du marché.
Nora agrandit le document.
— Le chantier de Saint-Denis.
— Exactement.
L’entrepôt avait été utilisé pour stocker des solvants industriels et des produits chimiques destinés à plusieurs chantiers de rénovation. Après l’explosion, l’enquête avait révélé des défaillances dans les installations électriques et des irrégularités dans le stockage de certains produits.
Trois ouvriers intérimaires étaient morts.
Le groupe Delcourt avait immédiatement publié un communiqué exprimant sa compassion, tout en précisant que l’exploitation du site relevait d’un prestataire indépendant.
Adrien avait ensuite assuré à Élise que sa famille n’avait rien à voir avec les décisions opérationnelles.
À l’époque, elle l’avait cru.
Ou, plus exactement, elle avait choisi de lui accorder le bénéfice du doute.
Nora tourna une autre page.
— Il y a quatre sociétés luxembourgeoises. Toutes ont la même adresse de domiciliation.
— Et le même cabinet comptable, dit Élise.