— Comment tu le sais ?

Élise désigna un tampon discret en bas d’une facture.

— J’ai déjà travaillé sur une affaire de fraude immobilière avec ce cabinet. Il a été cité dans un dossier ancien, mais rien ne prouve que cette affaire soit liée à celle-ci.

Nora acquiesça.

— Il faut éviter de tirer des conclusions trop vite. Ces documents peuvent montrer des mouvements financiers suspects, mais ils ne prouvent pas à eux seuls que les Delcourt ont provoqué l’explosion ou qu’ils savaient que le site était dangereux.

— Je sais.

Élise le savait mieux que quiconque.

Un transfert inhabituel pouvait révéler une fraude, une opération légitime mal documentée ou un montage destiné à dissimuler un bénéficiaire. Une facture antidatée pouvait être un indice sérieux, mais il fallait établir qui l’avait créée, qui l’avait validée et pourquoi.

Elle ne voulait pas d’une histoire sensationnelle.

Elle voulait la vérité.

Puis elle découvrit la page suivante.

C’était un courriel imprimé, adressé à Adrien par un certain P. Vasseur, directeur financier du groupe.

Objet : Dossier Saint-Denis — clôture avant contrôle.

Le message ne comportait que quatre lignes :

Les pièces relatives à la mise en conformité ne correspondent pas aux rapports techniques reçus sur le site. Il faut suspendre la validation des factures jusqu’à clarification.

Gérard souhaite que le dossier soit clos avant la revue externe.

Merci de confirmer que tu as bien reçu.

Aucune réponse ne figurait sur la copie.

Élise sentit son ventre se contracter.

— Il faut retrouver Vasseur.

Nora consulta le bas de la page.

— Il a signé le rapport financier de plusieurs filiales. Mais son nom n’apparaît plus dans l’organigramme actuel.

— Depuis quand ?

Nora chercha rapidement dans les documents.

— Depuis le trimestre qui a suivi l’explosion.

Claire, qui venait de déposer les tasses, s’arrêta derrière elles.

— Tu crois qu’ils l’ont renvoyé parce qu’il savait quelque chose ?

Élise leva les yeux.

— Je crois qu’il a peut-être eu accès à des informations importantes. Nous devons vérifier ce qu’il a fait ensuite.

Elle posa le courriel à part.

Sous la dernière page se trouvait une feuille plus petite, pliée en deux.

Pas de logo. Pas de signature.

Seulement une phrase écrite à la main :

« Si Élise reçoit le dossier, c’est que je n’ai pas réussi à le faire sortir autrement. Cherchez la copie du rapport dans l’armoire 17. »

Nora relut la phrase.

— L’armoire 17 de quoi ?

Élise retourna la feuille.

Au dos, quelqu’un avait inscrit une adresse à Saint-Denis, suivie de deux lettres : A. R.

Claire porta une main à sa poitrine.

— Mon Dieu…

Élise se redressa.

— Ce dossier n’a pas été envoyé par hasard.

À 1 h 12 du matin, le téléphone d’Élise vibra de nouveau.

Le même numéro inconnu.

Cette fois, le message était plus court.

« Je peux vous expliquer. Demain, 8 h 30. Café près de la gare de Lyon. Venez seule. »

Nora secoua immédiatement la tête.

— Non.

— Je n’ai pas dit que j’irais.

— Cette personne sait où tu étais ce soir, connaît le dossier et te demande maintenant de venir seule. Ça peut être un piège.

— Ça peut aussi être un témoin qui a peur.

— Dans les deux cas, tu ne dois pas y aller sans préparation.

Élise posa son téléphone.

— Alors nous allons préparer une rencontre qui ne mette personne en danger. Je peux demander à un confrère indépendant de nous conseiller sur la manière de préserver les preuves et de contacter les autorités compétentes sans compromettre une éventuelle enquête.

Nora hocha la tête.

— Et nous ne publions rien avant d’avoir vérifié les documents.

— Absolument.

Claire les observait en silence.

— Élise, tu es sûre de vouloir continuer ? Tu pourrais simplement rentrer chez moi à Limoges. Tu pourrais prendre quelques jours, consulter un médecin pour ta joue, réfléchir à ce que tu veux faire de ton mariage.

Élise regarda sa mère.

— Je vais faire tout cela. Mais je ne peux pas faire comme si je n’avais rien vu.

— Tu n’es pas obligée de sauver le monde.

— Je ne veux pas sauver le monde, maman. Je veux savoir pourquoi trois hommes sont morts et si quelqu’un a fait en sorte que les responsables ne répondent jamais de leurs actes.

Sa voix se brisa légèrement.

— Et je veux comprendre pourquoi Adrien m’a frappée au lieu de répondre à une question.

Claire s’assit près d’elle et prit sa main.

— Alors tu ne feras rien seule.

Cette fois, Élise ne protesta pas.

À 7 h 55, Nora avait déjà contacté un avocat indépendant spécialisé dans les affaires financières complexes. Il accepta de les recevoir dans la matinée, après avoir vérifié qu’il n’existait aucun conflit d’intérêts connu.