Nora croisa les bras.

— Et nous ne révélerons pas l’identité de nos sources sans leur consentement, sauf obligation légale.

Vasseur sembla enfin respirer.

— C’est tout ce que je demande.

La procédure ne fut ni rapide ni spectaculaire.

Il fallut plusieurs semaines pour authentifier les documents, comparer les signatures et vérifier les flux financiers. L’avocat d’Élise organisa la transmission des pièces par les voies appropriées et demanda que les éléments susceptibles de mettre en cause des personnes déjà impliquées dans l’enquête soient examinés avec les garanties nécessaires.

L’agression commise par Adrien fit l’objet d’un signalement distinct.

Élise ne retira pas sa déclaration.

Elle ne se laissa pas non plus convaincre de revenir sur ses propos par les représentants du groupe, qui lui firent parvenir plusieurs messages évoquant les conséquences d’une « crise privée » sur la réputation des entreprises familiales.

Elle répondit par l’intermédiaire de son conseil.

Pendant ce temps, Nora poursuivait son travail journalistique. Elle recoupait les documents avec les rapports publics, contactait les avocats des familles des victimes et cherchait à établir qui avait reçu les alertes techniques avant l’explosion.

Trois mois après le mariage, plusieurs éléments furent versés à une procédure judiciaire élargie. Les autorités compétentes ouvrirent des vérifications complémentaires concernant les factures, les validations internes et les conditions d’exploitation du site.

Il ne s’agissait pas encore de condamnations.

Mais le dossier ne pouvait plus être réduit à une simple erreur administrative.

Les familles des trois ouvriers furent informées de l’existence des nouveaux documents par leurs conseils.

Pour Élise, ce fut le moment le plus difficile.

Elle rencontra la veuve de l’un des travailleurs dans un petit bureau associatif de Saint-Denis.

La femme s’appelait Samira Benali. Son mari, Karim, avait trente-neuf ans lorsqu’il était mort. Il laissait derrière lui deux enfants.

Samira tenait une photo de lui sur un chantier, casque blanc sur la tête, un sourire fatigué au coin des lèvres.

— Vous étiez sa femme ? demanda-t-elle.

Élise secoua doucement la tête.

— Non. J’ai découvert ces documents le soir de mon mariage. Je ne connaissais pas votre mari.

Samira regarda la pochette de documents.

— Alors pourquoi vous vous en occupez ?

Élise chercha ses mots.

— Parce que quelqu’un a peut-être su que le site était dangereux avant l’accident. Et parce que je ne veux pas que les familles passent des années à se demander si quelqu’un aurait pu empêcher ce qui s’est passé.

Samira baissa les yeux.

— Mon mari disait toujours que les gens comme lui devaient faire attention. Il avait peur de perdre son travail s’il refusait une mission.

Elle serra la photographie.

— Après sa mort, on nous a dit que c’était un accident. Comme si ce mot suffisait à expliquer pourquoi il n’était jamais rentré à la maison.

Élise sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Je ne peux pas vous promettre que ces documents donneront toutes les réponses.

— Je ne vous demande pas de me promettre quoi que ce soit, répondit Samira. Je veux seulement que les gens qui savaient soient obligés de répondre aux questions.

Élise hocha la tête.

— C’est aussi ce que je veux.

En quittant le bureau, elle comprit que cette affaire ne concernait plus seulement Adrien, Gérard ou son mariage brisé.

Elle concernait trois hommes qui n’avaient jamais eu de place dans les salons dorés où les dirigeants parlaient de leurs succès.

Et trois familles qui attendaient toujours que quelqu’un prenne leurs questions au sérieux.

Six mois après la soirée du Ritz, Élise reçut une convocation pour une nouvelle audition dans le cadre de la procédure concernant l’explosion.

Elle s’y rendit accompagnée de son avocat.

Les enquêteurs lui demandèrent comment elle avait obtenu les documents, qui les lui avait remis et si Adrien avait tenté de l’influencer après leur découverte.

Elle répondit avec précision.

Elle distingua ce qu’elle avait vu de ce qu’elle supposait. Elle remit les messages anonymes et les éléments permettant de retracer les transmissions. Elle ne prétendit pas savoir qui avait envoyé le premier avertissement.

À la fin de l’audition, l’un des enquêteurs lui demanda :

— Pourquoi avez-vous continué alors que vous saviez que votre famille pouvait être menacée ?

Élise réfléchit.

— J’ai continué parce que je ne voulais pas que la peur décide de ce que j’avais le droit de faire. Mais j’ai aussi appris qu’il ne suffit pas d’avoir raison pour agir correctement. Il faut protéger les personnes concernées, vérifier les faits et accepter que la vérité prenne du temps.

L’enquêteur referma son dossier.

— C’est une réponse raisonnable.

En sortant, Élise aperçut Nora qui l’attendait sur le trottoir.

— Alors ?

— Ils ont pris ma déposition et les pièces complémentaires. Je ne sais pas ce qu’ils en feront ensuite.

Nora acquiesça.

— Tu as fait ce qui dépendait de toi.