Elle ne savait pas encore si le message anonyme provenait de Vasseur, d’un membre du personnel du Ritz ou d’une autre personne ayant accès aux informations du groupe.

Mais une chose devenait claire : quelqu’un cherchait à contrôler le moment où elle découvrirait la vérité.

Et quelqu’un d’autre tentait de l’empêcher d’avancer.

À midi, son téléphone sonna.

Adrien.

Elle laissa l’appel se terminer.

Il rappela aussitôt.

Puis il envoya un message :

Élise, je sais que j’ai commis une erreur impardonnable. Mais tu ne comprends pas ce que tu as entre les mains. Appelle-moi avant de faire quelque chose que tu regretteras.

Elle relut le message.

Le mot erreur la fit presque rire.

Une erreur était une date mal saisie, une facture envoyée au mauvais service, un rendez-vous oublié.

Une gifle était un choix.

Elle répondit :

Ne me contacte plus directement. Toute communication nécessaire passera par mon conseil.

Puis elle bloqua son numéro.

Quelques secondes plus tard, un nouveau message apparut d’un autre numéro.

Ton père devrait se rappeler ce qui est arrivé à son garage.

Élise sentit ses doigts devenir glacés.

Son père.

Son garage de Limoges.

L’accident de dos qui l’avait contraint à cesser son activité plusieurs années auparavant.

Elle relut la phrase.

Ce n’était plus seulement une tentative de l’intimider.

C’était une menace visant sa famille.

Nora prit le téléphone et photographia l’écran.

— On conserve tout. Et on transmet cette menace à notre avocat.

Élise acquiesça, mais son regard s’était perdu.

— Ils savent où frapper.

— Alors nous devons éviter de leur donner ce qu’ils veulent : que tu paniques et que tu agisses sans réfléchir.

Nora posa une main sur son épaule.

— Tu n’as pas à porter tout ça toute seule.

Élise inspira profondément.

Elle avait passé la nuit à penser aux trois ouvriers morts à Saint-Denis.

Maintenant, elle devait penser aussi à ceux qui vivaient encore.

Deux jours plus tard, Élise rencontra Paul Vasseur dans le cabinet de l’avocat indépendant, en présence de Nora.

Il avait maigri. Son costume gris semblait trop large pour ses épaules. Il gardait les mains serrées autour d’une enveloppe kraft.

— Je ne suis pas un héros, dit-il avant même de s’asseoir. J’ai signé des documents que je n’aurais pas dû signer. J’ai fermé les yeux sur des irrégularités parce que je pensais que quelqu’un d’autre en assumait la responsabilité.

Il posa l’enveloppe sur la table.

— Puis trois hommes sont morts.

Élise ne dit rien.

Vasseur ouvrit l’enveloppe.

Elle contenait des copies de courriels, un rapport d’inspection daté de plusieurs semaines avant l’explosion et une lettre recommandée dont l’accusé de réception portait le tampon d’une filiale du groupe Delcourt.

Le rapport mentionnait plusieurs défauts : une installation électrique non conforme, des dispositifs de ventilation insuffisants et des consignes de stockage incompatibles avec la présence de certains solvants.

À la fin du document, une recommandation apparaissait en caractères gras :

« Suspendre immédiatement l’exploitation de la zone de stockage jusqu’à la réalisation des travaux de mise en conformité. »

La date était antérieure à l’explosion.

Élise relut la phrase.

— Qui a reçu ce rapport ?

— Le responsable du site, la direction des opérations et le service juridique du groupe.

— Et Gérard Delcourt ?

Vasseur baissa les yeux.

— Je ne peux pas affirmer qu’il l’a lu. Mais son assistante a confirmé sa réception dans un courriel interne.

Nora tourna une page.

— Et ce paiement à Solvéria ?

Vasseur désigna un tableau.

— Une facture a été émise après l’accident pour des travaux présentés comme ayant été réalisés avant l’explosion. Mais les bons d’intervention que j’ai pu retrouver ne correspondent pas aux dates déclarées.

Élise sentit sa mâchoire se contracter.

— Qui a validé la facture ?

Vasseur montra une ligne de signature.

Le nom d’Adrien Delcourt apparaissait sous la mention « validation exceptionnelle ».

Pendant quelques secondes, personne ne parla.

Adrien avait peut-être voulu protéger le groupe.

Il avait peut-être agi sur instruction de son père.

Il avait peut-être validé les documents sans en connaître toutes les implications.

Les pièces ne permettaient pas encore de trancher entre ces hypothèses.

Mais elles établissaient une chose importante : il avait approuvé un paiement qui exigeait des explications.

Et il avait ensuite tenté de faire taire sa propre épouse lorsqu’elle l’avait interrogé.

Élise referma le dossier.

— Nous allons remettre ces documents aux autorités compétentes, avec l’aide de notre avocat, en conservant une trace de chaque pièce transmise. Nous demanderons que leur traitement soit confié à une équipe indépendante de toute personne potentiellement concernée.

Vasseur hocha la tête.

— Et si personne ne fait rien ?

— Alors nous examinerons les recours légaux possibles et nous ferons vérifier les faits par des journalistes d’investigation. Mais nous ne publierons pas d’accusations que nous ne pouvons pas étayer.