Le lendemain matin, à 8 h 30, Claire Morel entra dans le cabinet de Julien Bernard avec une pochette grise sous le bras et les dix-huit secondes de vidéo sauvegardées à trois endroits différents.

Elle n’avait presque pas dormi. Chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait Adrien devant le gâteau d’anniversaire de leur fille, souriant pour les photographies, tandis qu’il calculait déjà l’heure à laquelle il pourrait rejoindre sa maîtresse.

Mais ce n’était plus cette scène qui l’empêchait de respirer.

C’était le chiffre inscrit sur la première page du dossier.

620 000 euros.

— Tu m’as dit que Manon n’était pas seulement sa maîtresse, expliqua-t-elle. Qu’est-ce que tu as découvert ?

Julien tourna son ordinateur vers elle.

— Manon Lefèvre travaille pour Adrien depuis trois ans. Officiellement, elle est son assistante de direction. Mais elle est aussi la gérante d’une société appelée ML Stratégies, créée il y a dix-huit mois.

— Une société de conseil ?

— C’est ce qui figure sur les factures. Sauf que cette société n’a ni salariés, ni locaux déclarés, ni activité identifiable. En revanche, elle a reçu 620 000 euros de Delcourt Santé.

Claire fixa l’écran.

— Pour quel service ?

— Des prestations de développement commercial, de coordination scientifique et d’accompagnement stratégique. Trois catégories qui correspondent précisément à des missions que ton équipe réalisait déjà.

Elle sentit une colère froide lui envahir la poitrine.

— Ils ont donc facturé mon propre travail deux fois.

— C’est possible. Et ce n’est pas tout.

Julien ouvrit un second document. Il s’agissait d’un relevé de paiement concernant un appartement à Boulogne-Billancourt.

Le bien avait été acheté au nom d’une société immobilière, mais les mensualités du crédit étaient réglées en partie par ML Stratégies. Le reste provenait d’une structure financière liée à Adrien.

— L’appartement où ils se retrouvent ? demanda Claire.

— Probablement. Mais je ne veux pas tirer de conclusion avant d’avoir les justificatifs complets.

Il marqua une pause.

— Ce qui m’inquiète davantage, c’est que plusieurs paiements ont été effectués quelques jours avant les présentations aux investisseurs. Si ces factures ont servi à gonfler les dépenses de recherche ou à dissimuler des transferts, le problème dépasse largement votre divorce.

Claire se redressa.

— Adrien a-t-il utilisé DLM-17 pour justifier ces paiements ?

— C’est précisément ce que nous devons vérifier.

Pendant des années, Claire avait cru que son mari s’était simplement approprié sa réussite. Elle découvrait peut-être qu’il avait utilisé cette réussite pour construire une image financière qui ne correspondait pas à la réalité.

Et elle comprenait maintenant pourquoi Julien lui avait conseillé de ne pas le confronter.

Adrien ne risquait pas seulement de perdre son mariage.

Il pouvait perdre le contrôle de toute l’entreprise.

Le dossier que Manon ne voulait pas remettre

À 11 heures, Claire reçut un message d’un numéro inconnu.

« Je sais que vous avez découvert quelque chose. Je dois vous parler. Pas au bureau. Pas avec Adrien. »

La signature était simplement : Manon.

Claire resta immobile devant son téléphone.

Elle aurait pu ignorer le message. Elle aurait même pu le transférer immédiatement à Julien et laisser les avocats gérer la suite.

Mais Manon connaissait les dossiers internes de Delcourt Santé. Elle avait peut-être accès à des informations que Claire ne pouvait pas obtenir seule.

Elle répondit :

« Demain, 9 heures. Café près de la gare Saint-Lazare. Vous venez seule. »

Le lendemain, Manon arriva avec vingt minutes d’avance. Elle avait retiré son alliance de fantaisie — un bijou qu’elle portait depuis des mois sans que Claire sache pourquoi — et gardait son sac serré contre elle.

Elle ne ressemblait plus à la jeune femme sûre d’elle que Claire avait vue dans le bureau d’Adrien.

— Je ne vous demande pas de me pardonner, commença-t-elle.

— Vous n’avez pas besoin de me demander quoi que ce soit. Dites-moi simplement pourquoi vous m’avez contactée.

Manon baissa les yeux.

— Au début, je pensais que c’était seulement une liaison. Adrien m’avait expliqué que vous étiez séparés émotionnellement, que vous viviez ensemble pour Léa et que vous aviez accepté qu’il refasse sa vie.

Claire ne répondit pas.

— Puis j’ai découvert les factures. Ma société, ML Stratégies, n’a jamais vraiment été une société de conseil. Adrien m’a demandé de la créer. Il disait que c’était un moyen légal de rémunérer certains partenaires sans compliquer la comptabilité du groupe.

— Et vous l’avez cru ?

— Au début, oui. Ensuite, j’ai compris que certaines prestations n’avaient jamais existé. Mais il m’a dit que tout était validé par la direction financière.

— Pourquoi continuer ?

Manon eut un rire bref, sans joie.