Henri parcourut les lignes, puis referma le dossier.

— Laurent, je veux un audit indépendant. Aujourd’hui. Toutes les opérations liées à DLM-17, toutes les sociétés de conseil et tous les contrats de licence. Aucun document ne doit être détruit ou modifié.

Adrien se leva.

— Papa, tu ne peux pas prendre une décision aussi lourde sur la base de documents incomplets !

Henri le fixa avec une sévérité que Claire ne lui avait pas vue depuis des années.

— Je ne prends aucune décision sur la culpabilité de qui que ce soit. Je prends une décision pour savoir ce qui s’est passé dans mon entreprise.

Puis il ajouta :

— Et si quelqu’un a utilisé le nom de Claire sans son accord, il devra l’expliquer.

Adrien se rassit.

Il venait de perdre quelque chose qu’il croyait inébranlable : la certitude que son père le protégerait avant même d’avoir entendu les faits.

La véritable origine des 620 000 euros

L’audit dura plusieurs semaines.

Claire reprit son travail dans son laboratoire, mais elle ne toucha plus aux dossiers administratifs sans en conserver une copie officielle. Elle ne commentait pas les rumeurs et ne cherchait pas à convaincre ses collègues de son innocence.

Elle laissait les documents parler.

Les enquêteurs financiers découvrirent que les 620 000 euros versés à ML Stratégies ne correspondaient pas à une seule opération, mais à une série de factures réparties sur dix-huit mois.

Une partie des prestations n’avait jamais été réalisée. D’autres correspondaient à des travaux effectués par les équipes internes de Delcourt Santé. Plusieurs documents portaient des validations attribuées à Claire, dont les signatures ne provenaient pas des fichiers originaux.

Les paiements avaient ensuite été répartis entre différentes structures, dont celle qui finançait l’appartement de Boulogne.

Mais le dossier contenait une autre anomalie.

À plusieurs reprises, les factures avaient été présentées comme des dépenses de développement liées à DLM-17. Ces montants avaient ensuite été repris dans des rapports internes destinés à justifier l’avancement du programme.

Cela ne prouvait pas, à lui seul, que les résultats scientifiques avaient été falsifiés. Les essais cliniques avaient leurs propres données, leurs propres protocoles et leurs propres contrôles.

En revanche, cela soulevait une question grave : qui avait décidé d’utiliser le nom du projet pour couvrir des dépenses sans justification suffisante ?

Le nom d’Adrien apparaissait dans les échanges qui avaient accompagné plusieurs paiements.

Celui de Laurent Masson apparaissait dans les validations comptables.

Celui de Manon figurait sur les factures.

Mais aucun document ne permettait encore d’établir que chacun connaissait l’ensemble du mécanisme.

Les avocats transmirent les éléments nécessaires aux autorités compétentes. Les enquêteurs commencèrent à examiner les opérations et à entendre les personnes concernées.

Adrien fut écarté temporairement de certaines responsabilités exécutives pendant que l’audit se poursuivait. Il contesta les conclusions préliminaires et affirma que les paiements relevaient de décisions de gestion mal documentées.

Manon, de son côté, reconnut avoir créé la société et transmis plusieurs factures qu’elle savait insuffisamment justifiées. Elle remit ses communications et accepta de répondre aux questions des enquêteurs.

Elle n’était plus simplement la maîtresse d’Adrien.

Elle était devenue l’une des personnes dont les actes devaient être examinés.

Et Claire refusait désormais de confondre les deux choses.

Le secret caché derrière la molécule

Un jeudi matin, Julien appela Claire.

— J’ai reçu le rapport préliminaire concernant la licence de DLM-17.

— Et ?

— Il confirme que la licence prévoit bien une possibilité de retrait en cas de fraude établie ou de rupture des conditions contractuelles. Mais il faut agir avec prudence. Un retrait immédiat pourrait perturber les obligations du groupe envers les patients et les centres qui participent aux essais.

Claire ferma les yeux.

C’était précisément ce qu’elle redoutait.

Elle avait conçu DLM-17 pour aider des personnes atteintes de cancers rares. Elle ne voulait pas que son conflit conjugal mette en danger les essais en cours ou prive des patients d’un traitement expérimental auquel ils avaient accès dans un cadre médical contrôlé.

— Je ne veux pas arrêter le programme pour punir Adrien, dit-elle. Je veux protéger les patients et empêcher qu’il continue à utiliser mon travail comme si tout lui appartenait.

— C’est la bonne distinction. Nous pouvons demander une administration indépendante de la licence, avec des garanties scientifiques et financières, le temps que les faits soient établis.

Claire accepta.

Quelques jours plus tard, le conseil d’administration valida la mise en place d’une supervision indépendante du programme. Les décisions scientifiques seraient désormais prises par un comité distinct de la direction exécutive. Les dépenses liées aux essais seraient soumises à des contrôles renforcés.

Pour la première fois depuis la naissance de Léa, Claire pouvait participer aux décisions scientifiques sans qu’Adrien puisse les bloquer d’un simple appel.

Mais la révélation la plus douloureuse ne vint pas de l’audit.