— Ceux du projet DLM-17. Les dépenses de conseil, les licences et les prestations facturées pendant les deux dernières années. Je veux reprendre les chiffres depuis le début.
Adrien se leva brusquement.
— Pourquoi maintenant ?
— Parce que mon nom figure sur des documents que je n’ai jamais signés.
Le silence tomba entre eux.
Elle n’avait pas précisé lesquels. Elle ne lui avait pas dit que Manon avait parlé. Elle n’avait même pas mentionné les 620 000 euros.
Pourtant, Adrien comprit immédiatement.
— Qui t’a donné ces informations ?
— Est-ce que c’est vraiment la première question que tu te poses ?
Il la fixa, puis son regard glissa vers la pochette grise.
— Tu ne sais pas dans quoi tu mets les pieds.
— Alors explique-moi.
— Ce sont des opérations financières normales. Tu es scientifique, Claire. Tu ne connais pas toutes les contraintes d’un groupe coté.
— Dans ce cas, l’audit le confirmera.
Adrien frappa la table du plat de la main. Les crayons de Léa roulèrent jusqu’au bord.
— Tu veux détruire tout ce que nous avons construit ?
Claire regarda les crayons, puis son mari.
— Nous avons construit quoi, exactement, Adrien ? Une famille dans laquelle tu joues au père parfait ? Une entreprise dans laquelle tu signes mon nom ? Ou une histoire dans laquelle tu comptes me faire passer pour une criminelle si je refuse de me taire ?
Il devint livide.
Elle sut alors qu’elle avait touché juste.
— Tu devrais faire attention à ce que tu dis, murmura-t-il.
— Je le fais depuis sept ans.
Elle rassembla les dessins de Léa et les rangea dans un tiroir.
— Je vais dormir chez mes parents quelques jours. Léa vient avec moi.
— Tu ne peux pas décider ça toute seule !
— Je ne t’empêche pas de voir ta fille. Nous organiserons les choses correctement. Mais je ne dormirai plus dans cette maison tant que je ne saurai pas ce que tu as fait.
Adrien voulut répondre. Il ouvrit la bouche, puis la referma.
Pour la première fois, Claire ne cherchait pas à calmer sa colère. Elle n’essayait pas de trouver la phrase qui préserverait la soirée, le week-end ou l’équilibre fragile de leur foyer.
Elle avait cessé de négocier avec sa propre peur.
La réunion où tout a basculé
Trois jours plus tard, une réunion extraordinaire fut convoquée au siège de Delcourt Santé.
Henri Delcourt y participa en personne. À soixante-huit ans, il restait le principal actionnaire du groupe et conservait une influence considérable sur le conseil d’administration.
Adrien avait demandé à Claire de ne pas venir.
Elle vint quand même.
Assise à côté de Julien, elle posa devant elle une copie de la licence de DLM-17, les relevés de paiements et les documents transmis par Manon.
Henri la regarda avec une surprise visible.
— Claire, je pensais que tu avais décidé de prendre quelques jours de repos.
— C’est exact. Mais il me semble que mon nom et mon travail sont au cœur de cette réunion.
Adrien se leva.
— Cette réunion concerne des irrégularités comptables que nous sommes en train de vérifier. Je ne vois pas pourquoi Claire devrait être présente alors qu’elle est directement impliquée dans le projet.
— Justement, répondit Julien. Elle doit pouvoir répondre aux questions concernant les documents scientifiques qui portent sa signature.
Le directeur financier, un homme nommé Laurent Masson, se racla la gorge.
— Nous avons identifié plusieurs factures dont les justificatifs sont incomplets. Il serait prématuré de parler de fraude.
— Personne ne vous demande de conclure avant l’enquête, répondit Julien. Nous demandons que les documents soient préservés et que les accès aux systèmes concernés soient examinés par un intervenant indépendant.
Adrien se tourna vers son père.
— C’est une tentative de déstabilisation. Claire est en plein conflit conjugal et son avocat utilise les informations du groupe pour lui donner un avantage.
Henri ne répondit pas tout de suite.
Il regardait les documents posés devant lui.
Puis il prit une facture et la rapprocha de ses lunettes.
— Qui a autorisé cette prestation de coordination scientifique ?
Laurent consulta son dossier.
— Le service de direction, monsieur.
— Quel service ?
— La direction d’Adrien.
Henri releva lentement la tête.
— Et pourquoi la facture porte-t-elle le nom de Claire Morel comme responsable scientifique ?
Adrien se raidit.
— C’est une erreur administrative. Nous allons la corriger.
Claire prit la parole pour la première fois.
— J’aimerais également que l’on explique pourquoi une société sans équipe scientifique a reçu des paiements pour des travaux effectués par mon laboratoire.
Elle fit glisser le tableau vers Henri.
— Et pourquoi certaines factures ont été émises quelques jours avant les présentations financières aux investisseurs.
Personne ne parla.