Je regardai le verre qu’Élodie tenait entre ses mains.

Puis je regardai mon fils.

« Ne bois pas, papa. »

Il n’avait presque pas bougé les lèvres. Pourtant, j’avais compris. Et, pour la première fois depuis qu’Hélène avait disparu, je sus que je n’étais pas le seul à avoir peur dans cette maison.

Élodie posa le verre sur la table de nuit.

— Vous devriez boire, André. Vous n’avez pratiquement rien mangé depuis vendredi.

— C’est gentil de t’inquiéter, répondis-je.

Elle sourit, mais son regard resta fixé sur moi.

— Hélène doit prendre ses médicaments. Le médecin nous a recommandé de la laisser dormir.

— Quel médecin ?

Son sourire se figea.

— Je vous l’ai déjà dit. Celui qui l’a examinée.

— Son nom ?

Nicolas releva brusquement la tête.

Élodie se tourna vers lui.

— Tu vois ? C’est exactement ce que je te disais. Ton père est épuisé. Il commence à s’imaginer des choses.

Je pris la main de ma femme sous la couverture. Elle était glacée.

— Je ne m’imagine rien, Élodie. Ma femme a disparu pendant deux jours. Vous me la ramenez couverte de bleus, incapable de parler, et vous refusez de me dire où elle a été soignée. Tu comprendras que j’aie quelques questions.

Elle s’approcha du lit.

— Si vous l’aimez vraiment, vous allez arrêter de l’agiter.

Hélène serra mes doigts.

Une fois.

Puis deux.

C’était notre ancien signal. Lorsque nous étions jeunes, nous l’utilisions dans les repas de famille pour nous avertir qu’un invité venait de dépasser les bornes. Deux pressions signifiaient : Je t’en prie, ne dis rien maintenant.

Mais ce soir-là, j’y entendis autre chose.

Fais attention.

— Très bien, dis-je. Nous parlerons demain.

Élodie sembla soulagée.

Elle se dirigea vers la porte, puis s’arrêta.

— Et surtout, ne la laissez pas vous raconter n’importe quoi. Elle est confuse. Elle peut devenir agressive.

Je la regardai sortir.

Nicolas resta quelques secondes dans l’encadrement.

— Papa…

— Pas maintenant, mon fils.

Il baissa la tête.

— D’accord.

Quand la porte se referma, je me précipitai vers la carafe. Je ne la renversai pas, je ne la sentis pas, je ne cherchai pas à jouer au détective. Je posai simplement le verre sur une étagère et m’assurai qu’Hélène n’y toucherait pas.

Puis je sortis le billet de ma poche.

« Ne leur fais pas confiance. Marcel est mort. Puits n° 4. Ils mettent des médicaments dans l’eau. Nicolas était là. »

Je relus chaque mot.

Marcel était mort.

Je connaissais cet homme depuis qu’il avait vingt ans. Il avait aidé Hélène à porter notre premier enfant, réparé le toit de la grange et passé des nuits entières à éteindre les incendies qui menaçaient nos parcelles pendant les étés secs.

S’il était mort, pourquoi personne ne nous avait prévenus ?

Et pourquoi Hélène avait-elle écrit que Nicolas était là ?

Je me tournai vers ma femme.

— Hélène, si tu m’entends, serre ma main une fois pour oui, deux fois pour non.

Ses paupières tremblèrent.

— Est-ce que tu es en danger ici ?

Elle serra ma main une fois.

Je sentis mon sang se glacer.

— Est-ce que Nicolas t’a fait du mal ?

Cette fois, elle ne répondit pas immédiatement. Elle tourna péniblement la tête vers la porte.

Puis elle serra ma main deux fois.

Non.

Je retins mon souffle.

— Est-ce qu’Élodie t’a fait du mal ?

Une pression.

Oui.

Je ne posai pas d’autre question. J’avais peur de l’épuiser, et je commençais à comprendre qu’il fallait agir avant que quelqu’un ne revienne.

Je pris mon téléphone et descendis au rez-de-chaussée. Dans le couloir, j’entendis des voix provenant de la cuisine.

— Tu devais lui donner le verre, disait Élodie.

— Je ne vais pas empoisonner mon père !

— Baisse la voix !

— Et Marcel ? Tu m’avais dit qu’il serait seulement déplacé. Tu m’avais juré qu’il ne lui arriverait rien !

Un silence suivit.

Puis Élodie murmura :

— Tu savais ce que nous risquions. Tu savais qu’il allait parler.

Je reculai lentement.

J’avais entendu suffisamment de choses pour comprendre que mon fils n’était pas innocent. Mais il semblait terrifié par ce qu’il avait laissé faire.

Je montai dans notre ancienne chambre, récupérai mon manteau et le petit billet, puis me glissai dans le bureau d’Hélène. J’y conservais un vieux téléphone dont la batterie tenait encore quelques heures.

Je composai le 17.

Lorsque la gendarme décrocha, je parlai aussi calmement que possible.

— Je m’appelle André. Ma femme a disparu pendant deux jours et vient d’être ramenée à la maison dans un état inquiétant. Elle présente des blessures. J’ai trouvé un message laissant penser qu’un homme âgé, Marcel, pourrait être mort. Je crains également qu’on cherche à nous administrer quelque chose à notre insu.