Il m’expliqua qu’Élodie avait ensuite emmené Hélène dans une dépendance isolée appartenant à une connaissance du promoteur. Elle avait affirmé que ma femme avait fait un malaise et qu’elle devait rester cachée jusqu’à ce qu’ils trouvent un moyen de la faire passer pour confuse.

Pendant deux jours, Hélène avait été privée de son téléphone. On lui avait donné des comprimés présentés comme des calmants, sans lui expliquer ce qu’ils étaient. Elle avait résisté lorsqu’on avait tenté de lui faire signer un document autorisant des démarches concernant les terres.

Elle avait été bousculée et blessée au poignet.

— Pourquoi l’avoir ramenée maintenant ? demandai-je.

Nicolas essuya ses joues.

— Parce qu’Élodie a appris que les gendarmes avaient commencé à interroger les voisins. Elle a décidé de dire que maman avait eu un accident et de prétendre qu’elle était confuse. Elle pensait que personne ne prendrait au sérieux ce qu’elle raconterait.

Je le regardai longuement.

— Et toi, qu’as-tu fait pendant ces deux jours ?

Il ne répondit pas.

Il n’en avait pas besoin.

Je compris que mon fils avait choisi le silence pour se protéger. Il avait participé à la dissimulation, même s’il prétendait ne pas avoir voulu la mort de Marcel.

Je l’aimais. Mais je ne pouvais pas laisser cet amour devenir une excuse.

— Nicolas, tu vas dire toute la vérité aux gendarmes.

Il acquiesça.

— Oui.

— Tu ne toucheras plus aux documents concernant nos terres. Tu ne prendras aucune décision au nom de ta mère. Et tu ne lui donneras plus rien à boire ou à manger sans que nous sachions exactement ce que c’est.

Il hocha la tête.

— D’accord.

Je lui ouvris la porte.

— Maintenant, va t’asseoir dans le salon. Les gendarmes vont arriver.

Il me regarda, stupéfait.

— Tu les as appelés ?

— Oui.

Pour la première fois de la soirée, il ne chercha pas à se justifier.

Il sortit du bureau.

Ce que les gendarmes découvrirent au puits numéro quatre

Les gendarmes arrivèrent peu après minuit.

Ils séparèrent immédiatement les occupants de la maison et recueillirent nos premières déclarations. Une équipe médicale prit Hélène en charge. Elle fut transportée à l’hôpital pour des examens, notamment afin de déterminer la nature des substances qu’elle avait pu recevoir et de vérifier son état neurologique.

Les gendarmes saisirent le verre et la carafe, ainsi que les documents susceptibles d’être liés aux faits. Ils demandèrent à Nicolas de raconter précisément ce qui s’était passé au hangar.

Élodie, elle, nia tout.

Elle prétendit que Hélène avait été victime d’un malaise, que Marcel était parti de son plein gré et que Nicolas était incapable de distinguer ses souvenirs de son imagination.

Mais les enquêteurs avaient déjà retrouvé des messages échangés entre elle et le promoteur.

L’un d’eux, envoyé le vendredi après-midi, disait :

« Il faut régler le problème avant qu’Hélène ne parle à son mari. »

Un autre, envoyé le lendemain, était encore plus inquiétant :

« Le vieux ne peut plus nous contredire. Maintenant, il faut qu’André signe. »

Les enquêteurs ne se contentèrent pas de ces messages. Ils cherchèrent à vérifier où se trouvait Marcel, ce qui s’était passé près du puits et si les documents fonciers avaient été falsifiés ou utilisés pour obtenir des signatures.

Au petit matin, une équipe se rendit dans les bois.

Le puits numéro quatre était dissimulé derrière des ronces et une ancienne clôture métallique. Les pompiers et les spécialistes procédèrent aux vérifications nécessaires.

Quelques heures plus tard, ils découvrirent le corps de Marcel au fond du puits.

Il était mort.

Je ne fus pas autorisé à m’approcher. Un gendarme m’annonça la nouvelle à distance, d’une voix basse.

Je m’assis sur le marchepied de mon pick-up.

Pendant trente ans, Marcel avait parcouru ces bois comme s’il connaissait personnellement chaque arbre. Il savait où les sangliers creusaient leurs terriers, où les sources réapparaissaient après la pluie et quels chênes avaient résisté aux tempêtes les plus violentes.

Je n’arrivais pas à comprendre comment sa vie avait pu finir ainsi.

Et, plus terrible encore, je savais que mon fils avait été là.

Les investigations médico-légales devaient déterminer les circonstances exactes de sa mort. Il restait notamment à établir si sa chute avait été accidentelle, provoquée par une altercation ou suivie d’actes destinés à dissimuler ce qui s’était passé.

Mais la découverte du corps rendait impossible toute nouvelle histoire selon laquelle Marcel serait simplement parti.

Élodie fut placée en garde à vue dans le cadre de l’enquête. Nicolas fut également entendu sur son rôle dans les événements et dans leur dissimulation. Les enquêteurs examinèrent leurs communications, les mouvements financiers et les documents liés au projet immobilier.

Je n’éprouvai aucun soulagement en les voyant partir.

La justice devait faire son travail.