Ces documents semblaient montrer que certains intervenants connaissaient les difficultés financières de Nicolas et comptaient les utiliser pour accélérer la vente des parcelles.
Une note manuscrite de Marcel résumait son inquiétude :
« Ils ne veulent pas seulement acheter la forêt. Ils veulent que les propriétaires n’aient plus le choix. »
Les enquêteurs examinèrent aussi une série de documents portant des signatures qui semblaient être celles d’André et d’Hélène. Certains étaient des copies. D’autres avaient été modifiés après leur signature, selon les premières constatations qui devaient encore être confirmées par des expertises.
Le projet n’était donc pas simplement une querelle familiale.
Il existait des indices d’une tentative d’obtenir le contrôle des terres par des moyens potentiellement frauduleux.
Les autorités poursuivirent leurs investigations pour établir les responsabilités de chacun. Les éléments recueillis furent transmis à la justice, qui devait déterminer les infractions éventuelles et les suites à donner.
Quant à moi, je ne cherchais plus à savoir si Élodie avait toujours été une mauvaise personne ou si Nicolas avait toujours été faible.
Je voulais comprendre les faits.
Et surtout, je voulais que les mensonges cessent.
Le choix d’un père
Trois semaines plus tard, Nicolas demanda à me voir.
Je l’attendis dans la cuisine, à la même table où Hélène avait préparé nos repas pendant quarante-cinq ans.
Il entra sans son manteau, les épaules affaissées.
— Papa, je ne sais pas par où commencer.
— Commence par la vérité.
Il s’assit.
Il me raconta ce qu’il avait reconnu devant les enquêteurs : ses dettes, les documents qu’il avait signés, les décisions qu’il avait prises sous la pression d’Élodie, mais aussi les moments où il aurait pu demander de l’aide et ne l’avait pas fait.
Il ne chercha pas à minimiser sa faute.
— J’ai eu peur, dit-il. J’ai pensé à mon entreprise, à ma maison, à mes enfants. Je me suis convaincu que si je ne faisais rien, tout le monde serait détruit.
Je le regardai.
— Et qu’as-tu fait ?
Il baissa la tête.
— J’ai laissé d’autres personnes décider à ma place. Puis j’ai participé à leur mensonge.
Je restai silencieux.
Il avait été mon fils avant d’être un homme d’affaires. Je me souvenais de ses genoux écorchés, de ses premières journées d’école, de son visage lorsqu’il avait appris à conduire.
Je l’aimais toujours.
Mais je savais désormais qu’aimer quelqu’un ne signifiait pas effacer ce qu’il avait fait.
— Nicolas, tu devras répondre de tes actes. Je ne mentirai pas pour te protéger. Je ne demanderai pas aux gendarmes de détourner le regard. Et je ne te donnerai pas d’argent pour faire disparaître cette affaire.
Il hocha la tête.
— Je comprends.
— Mais si tu veux reconstruire quelque chose, commence par ne plus mentir. À la justice. À ta mère. À toi-même.
Il se mit à pleurer.
Cette fois, je ne le pris pas dans mes bras.
Pas parce que je ne l’aimais plus, mais parce qu’il avait besoin d’assumer ce qu’il avait fait sans attendre que son père lui enlève immédiatement le poids de sa culpabilité.
Il se leva finalement.
— Est-ce que tu pourras me pardonner un jour ?
Je regardai la fenêtre, derrière laquelle les arbres se balançaient sous le vent.
— Je ne sais pas. Le pardon ne se commande pas. Mais tu peux commencer par mériter à nouveau ma confiance.
Il acquiesça et sortit.
Je restai longtemps seul dans la cuisine.
Puis je montai retrouver Hélène.
Elle avait quitté l’hôpital et se reposait à la maison. Les médecins avaient organisé son suivi, et nous avions pris des mesures pour que personne ne puisse entrer sans notre accord.
Je lui racontai la conversation.
Elle m’écouta sans m’interrompre.
— Tu l’aimes toujours, dit-elle.
— Oui.
— Moi aussi.
Elle posa sa tête sur mon épaule.
— Mais nous n’avons pas besoin de mentir pour lui.
Quarante-cinq ans, et un nouveau départ
L’automne s’installa sur la Corrèze.
Les châtaignes tombèrent dans le verger. Les feuilles roussirent sur les chemins. Pour la première fois depuis des décennies, nous demandâmes à quelqu’un d’autre de s’occuper temporairement de certaines tâches forestières.
La forêt ne nous appartenait pas moins parce que nous avions besoin d’aide.
Nous fîmes vérifier les limites des parcelles, sécuriser les accès et examiner tous les documents concernant nos biens. Les projets de vente furent suspendus le temps que les questions juridiques soient clarifiées. Nous consultâmes un avocat indépendant et un notaire qui n’avait aucun lien avec les personnes impliquées.
Nous ne voulions plus signer quoi que ce soit sans comprendre chaque ligne.
Quant à Élodie, l’enquête suivait son cours. Les éléments concernant la mort de Marcel, la séquestration d’Hélène et les documents fonciers devaient être examinés par la justice. Nicolas devait lui aussi répondre de son comportement et de son rôle dans la dissimulation des faits.