Mais je pensais à Hélène, allongée dans un lit d’hôpital, et à Marcel, qui ne rentrerait plus jamais chez lui.
La dernière chose qu’Hélène avait cachée
Hélène resta hospitalisée plusieurs jours.
Les examens permirent aux médecins d’évaluer les blessures et de rechercher les effets possibles des médicaments qu’elle disait avoir reçus. Il était trop tôt pour attribuer tous ses symptômes à une cause précise, mais son état nécessitait une surveillance attentive.
Quand je pus enfin m’asseoir près d’elle, elle était éveillée.
Elle me regarda longtemps avant de parler.
— André…
Sa voix était faible, mais c’était bien la sienne.
Je lui pris la main.
— Je suis là.
Elle ferma les yeux, puis murmura :
— Marcel ?
Je ne sus pas quoi répondre.
Elle comprit à mon silence.
Ses lèvres tremblèrent.
— Il est mort, n’est-ce pas ?
Je hochai la tête.
Hélène se mit à pleurer.
Je ne lui demandai pas de se calmer. Je ne lui dis pas que tout irait bien. Je la laissai pleurer contre moi, comme elle m’avait laissé pleurer lorsque notre fille était morte-née, quarante-deux ans plus tôt.
Après un long moment, elle sortit une petite clé de la poche de sa veste, que les infirmières avaient conservée avec ses effets personnels.
— Il faut que tu la prennes.
— Qu’est-ce que c’est ?
— La clé du coffre de Marcel. Il m’avait demandé de la garder si jamais il lui arrivait quelque chose.
Je la regardai, surpris.
— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ?
— Parce que Marcel avait découvert quelque chose il y a plusieurs mois. Il voulait d’abord vérifier ses informations avant d’accuser qui que ce soit.
Elle inspira difficilement.
— Il avait trouvé des traces de bornage déplacées sur plusieurs parcelles. Des marques avaient été repeintes. Des chemins avaient été mesurés sans notre autorisation. Il avait aussi entendu des hommes parler d’un projet de rachat forcé, en profitant de nos difficultés financières.
— Et tu es allée le voir vendredi pour cela ?
— Oui. Je voulais récupérer les documents qu’il avait réunis.
Je serrai la clé dans ma main.
— Élodie t’attendait ?
— Je ne le savais pas. Elle est arrivée peu après moi. Elle voulait que je signe une autorisation pour lancer des démarches au nom de la famille. J’ai refusé.
Hélène détourna les yeux.
— Elle m’a dit que Nicolas risquait de tout perdre si je ne coopérais pas. Elle m’a accusée d’être une mauvaise mère.
— Et Nicolas ?
— Il est arrivé plus tard. Il a essayé de me convaincre de signer. Quand j’ai refusé, Élodie a commencé à crier. Marcel s’est interposé.
Elle s’arrêta pour reprendre son souffle.
— Je ne sais pas exactement comment Marcel est tombé. Tout est allé très vite. Je l’ai vu reculer, puis disparaître derrière la barrière du puits. J’ai crié. Nicolas a couru vers lui. Élodie m’a attrapée par le poignet et m’a empêchée de m’approcher.
Je sentis mes doigts se crisper autour de la clé.
— Pourquoi ne t’ont-ils pas laissée partir ?
— Parce que j’avais vu ce qui s’était passé. Et parce que j’avais les documents.
Elle me regarda.
— Ils m’ont emmenée dans une dépendance. Ils ont pris mon téléphone. Élodie m’a donné des comprimés en disant qu’ils m’aideraient à me calmer. Quand j’ai refusé, elle m’a frappée et m’a dit que personne ne croirait une vieille femme confuse.
Je baissai la tête.
Je n’avais pas seulement perdu deux jours avec ma femme. J’avais passé ces deux jours à la chercher, ignorant qu’elle était retenue à quelques kilomètres de chez nous.
— Je suis désolé, murmurai-je.
Elle secoua faiblement la tête.
— Tu n’avais aucun moyen de savoir.
Puis elle serra mes doigts.
— Mais il faut protéger les terres. Pas pour l’argent. Pour ce qu’elles représentent.
Je compris alors que la forêt n’était pas seulement notre patrimoine.
C’était le travail de toute une vie, les souvenirs de notre famille, les promesses faites à Marcel et les arbres que nous avions plantés ensemble.
Je glissai la clé dans ma poche.
— Je te le promets.
Le coffre de Marcel
Après avoir informé les enquêteurs de l’existence du coffre, nous leur remîmes la clé. Ils organisèrent l’ouverture du coffre dans le cadre de leurs vérifications, avec les précautions nécessaires pour préserver les documents.
À l’intérieur se trouvaient des carnets de terrain, des photographies, des plans cadastraux et des copies de courriels.
Marcel avait soigneusement noté les dates auxquelles il avait observé des inconnus dans les bois. Il avait photographié les véhicules, les nouvelles bornes et les marques qui semblaient avoir été déplacées.
Plus troublant encore, il avait conservé des copies de plusieurs échanges entre Élodie et un intermédiaire travaillant pour le promoteur.