La gendarme me demanda mon adresse, si nous étions en sécurité et si les personnes que je soupçonnais se trouvaient toujours dans la maison.
Je répondis oui aux deux dernières questions, puis ajoutai :
— Je vous en prie, ne téléphonez pas ici avant votre arrivée. Je ne sais pas ce qui pourrait se passer si elles comprennent que j’ai appelé.
Elle me demanda de ne toucher ni au verre ni à la carafe, de rester à distance des personnes qui me menaçaient et de ne pas me rendre seul dans les bois.
Je promis de suivre ses instructions.
Mais il restait une question.
Pourquoi le puits numéro quatre ?
Je connaissais chaque parcelle de notre propriété. Les puits numérotés avaient été creusés des décennies auparavant pour alimenter les anciennes installations d’irrigation et les bâtiments forestiers. La plupart étaient condamnés depuis longtemps.
Le numéro quatre se trouvait près du hangar où Marcel vivait.
Et, quelques mois plus tôt, j’avais surpris Élodie en train de consulter les plans cadastraux de nos bois.
Elle m’avait dit qu’elle cherchait une parcelle pour installer des panneaux solaires.
Je n’y avais pas prêté attention.
Cette erreur me revenait maintenant comme une gifle.
Le secret des quatre-vingts hectares
Vers vingt-trois heures, Nicolas frappa doucement à la porte du bureau.
J’ouvris juste assez pour le laisser entrer.
Il avait les yeux rouges et les mains tremblantes.
— Papa, il faut que je te dise quelque chose.
— Alors parle.
Il s’assit sur une chaise et se prit la tête entre les mains.
— L’entreprise va fermer.
Je ne répondis pas.
— J’ai des dettes. Beaucoup plus que ce que je vous ai dit. J’ai emprunté pour acheter deux camions supplémentaires. Puis un client important a fait faillite et ne nous a jamais payés. J’ai essayé de tenir, de rembourser les banques, de sauver les emplois. Mais je me suis enfoncé.
— Pourquoi ne pas être venu nous voir ?
Il releva la tête.
— Parce que je savais ce que tu dirais. Tu m’aurais aidé, mais tu m’aurais demandé de vendre les camions, de réduire les frais, de faire les choses correctement. Élodie disait qu’il existait une solution plus rapide.
— Laquelle ?
Il hésita.
— Les terres.
Je me levai si brusquement que la chaise grinça.
— Quoi, les terres ?
— Élodie connaissait un promoteur. Il voulait acheter une grande partie du bois pour un projet immobilier et énergétique. Il proposait beaucoup d’argent.
— Nous ne vendrons jamais ces terres à quelqu’un qui veut les détruire.
— Je le sais, papa !
— Alors pourquoi as-tu laissé faire ?
Il se couvrit le visage.
— Parce que j’ai signé des documents. Des documents que je n’aurais jamais dû signer.
Je sentis une colère immense monter en moi.
— Quels documents ?
— Une promesse de vente conditionnelle. Élodie disait que ce n’était qu’une formalité, que tu finirais par accepter. Elle m’a fait croire que tu avais déjà parlé de vendre certaines parcelles.
— Je n’ai jamais dit cela.
— Je le sais maintenant.
Je m’approchai de lui.
— Et Hélène ? Quel rapport avec tout ça ?
Nicolas se mit à pleurer.
— Maman avait découvert les documents. Elle avait trouvé des courriels entre Élodie et le promoteur. Elle m’a appelé vendredi après-midi. Elle voulait qu’on se retrouve tous les trois pour parler avant votre anniversaire.
— Où était-elle censée le retrouver ?
— Au hangar de Marcel. Elle pensait qu’il pourrait témoigner, parce qu’il avait vu des gens venir mesurer les parcelles sans votre autorisation.
Je fermai les yeux.
— Continue.
— Élodie l’a appris. Elle est partie avant moi. Quand je suis arrivé, maman était déjà dans le hangar. Ils se disputaient. Marcel essayait de lui prendre son téléphone.
Nicolas s’interrompit, incapable de poursuivre.
— Qu’est-il arrivé à Marcel ?
— Il est tombé.
— Tombé où ?
— Près du puits numéro quatre.
Je sentis mes jambes faiblir.
— Il était vivant ?
Mon fils éclata en sanglots.
— Quand je l’ai vu, il ne bougeait plus. Élodie m’a dit qu’il était trop tard. Elle m’a ordonné de l’aider à faire disparaître les traces de leur dispute. J’ai paniqué. J’ai eu peur de perdre mon entreprise, ma maison, tout ce que j’avais construit. Je l’ai laissée me convaincre que si nous appelions les secours, tout serait fini pour nous.
Je le saisis par le col de sa chemise, puis le relâchai immédiatement.
— Tu as laissé un homme mourir sans appeler à l’aide ?
— Je sais…
— C’était notre ami, Nicolas !
— Je sais, papa !
Sa voix se brisa.