La bourse nous permit d’acheter les composants nécessaires pour améliorer le système. L’université nous offrit un espace de travail et le professeur Melnyk organisa des rencontres avec des ingénieurs capables de nous aider.
Une association spécialisée dans l’accès à l’eau potable proposa de tester notre prototype dans deux petites collectivités.
Nous avons travaillé sans relâche.
Ilia s’occupait des calculs et de l’analyse des résultats. Ostap perfectionnait le mécanisme d’entretien. Je coordonnais les essais et cherchais des matériaux suffisamment robustes pour que l’appareil puisse être réparé avec des outils ordinaires.
Au début, certains partenaires s’étonnaient de me voir diriger les essais.
Ils demandaient parfois à parler au responsable technique.
Je leur tendais alors les dossiers, les plans et les résultats des tests.
Je n’avais plus besoin de me justifier en parlant de mon passé.
Le travail parlait pour moi.
Trois mois après le concours, notre système fut retenu pour un programme pilote. Le prototype devait être installé dans plusieurs centres communautaires, où des techniciens locaux apprendraient à l’entretenir.
Le jour où nous avons reçu la confirmation officielle, Ostap a dansé au milieu de la cuisine.
Ilia a relu le courrier six fois.
Moi, je me suis assise à la table, celle-là même où nous avions assemblé notre premier appareil, et j’ai pleuré.
Cette fois, je ne pleurais pas parce que j’avais peur de manquer d’argent ou parce que je me demandais comment payer la prochaine facture.
Je pleurais de soulagement.
Pour la première fois depuis longtemps, notre avenir ne se résumait plus à survivre jusqu’au mois suivant.
André, de son côté, tenta de reprendre contact.
Il envoya des messages aux garçons. Au début, ils ne répondirent pas. Puis Ilia accepta un appel de quelques minutes, à condition que leur père ne parle ni de moi ni du concours.
L’appel fut maladroit.
André posa des questions sur leurs études, leurs amis et leurs projets. Il découvrit qu’Ilia aimait les mathématiques appliquées, qu’Ostap collectionnait les vieux moteurs et qu’ils avaient chacun leurs propres rêves.
Il découvrit aussi qu’ils ne connaissaient presque rien de sa vie.
À la fin, il demanda :
— Est-ce que vous accepteriez de me revoir un jour ?
Ilia répondit :
— Peut-être. Mais tu dois comprendre quelque chose. On ne va pas faire comme si ces treize années n’avaient pas existé.
— Je comprends.
— Et si tu disparais encore, nous ne te courrons pas après.
André resta silencieux.
— D’accord, dit-il enfin.
Les garçons ne lui promirent rien.
Ils n’avaient pas à le faire.
Un an après le concours, l’université organisa une cérémonie pour présenter les projets sélectionnés dans son programme d’innovation sociale.
Notre système de purification avait été amélioré et installé dans plusieurs sites pilotes. Les premiers résultats étaient encourageants, et une équipe indépendante avait confirmé que le dispositif répondait aux critères prévus pour le programme.
Cette fois, je portais une robe bleu foncé achetée avec mon premier salaire issu du projet. Elle n’était ni luxueuse ni particulièrement chère, mais elle m’allait parfaitement.
Avant de partir, Ostap me regarda dans l’entrée.
— Tu es belle, maman.
— Tu dis ça parce que tu veux que je t’aide à réparer ton sac.
— Les deux peuvent être vrais.
Nous éclatâmes de rire.
Dans l’auditorium, le professeur Melnyk nous accueillit avec enthousiasme. Ilia et Ostap présentèrent les améliorations apportées au système, puis invitèrent sur scène deux techniciens qui avaient participé aux essais.
Lorsque vint mon tour de prendre la parole, je regardai la salle.
Je reconnus quelques personnes présentes lors du premier concours. Certaines avaient été sceptiques. D’autres avaient simplement attendu de voir les résultats.
Je pris le microphone.
— Quand nous avons commencé ce projet, nous ne pensions pas recevoir de médailles. Nous voulions comprendre pourquoi certains filtres étaient si difficiles à entretenir et trouver une solution plus accessible.
Je regardai mes fils.
— J’ai appris beaucoup de choses pendant cette année. J’ai appris qu’une bonne idée ne suffit pas. Il faut de la patience, des essais, des erreurs et des gens prêts à vous écouter.
Je marquai une pause.
— Mais j’ai surtout appris qu’il ne faut pas confondre le manque de moyens avec le manque de capacités. Les personnes qui n’ont pas de laboratoire moderne, de relations ou de diplômes prestigieux peuvent aussi contribuer à résoudre des problèmes importants. Elles ont simplement besoin qu’on leur donne une chance de montrer ce qu’elles savent faire.
Les applaudissements remplirent la salle.
Au premier rang, André était assis près de Natalia. Il était venu sans prévenir les garçons, mais il n’avait pas essayé de les approcher avant la cérémonie.
Lorsque nos regards se croisèrent, il se leva.
Je crus qu’il allait partir.
Au lieu de cela, il attendit que les applaudissements cessent, puis s’approcha de nous.
— Olena, dit-il, puis-je te parler quelques minutes ?