Les garçons me regardèrent. Je leur fis signe qu’ils pouvaient rester à proximité.
Nous nous éloignâmes de quelques pas.
André semblait différent. Pas transformé, pas soudain devenu un autre homme. Simplement moins sûr de lui.
— J’ai vu les résultats du programme, dit-il. Ce que vous avez fait est remarquable.
— Merci.
Il frotta ses paumes l’une contre l’autre.
— J’aimerais contribuer financièrement à la prochaine étape.
Je l’observai en silence.
— Je ne dis pas ça pour me faire pardonner, ajouta-t-il rapidement. Enfin… peut-être qu’une partie de moi espère que cela m’aidera à réparer quelque chose. Mais je ne veux pas que les garçons pensent que je cherche à acheter leur affection.
C’était la première fois qu’il reconnaissait le problème sans essayer de le déguiser en malentendu.
— Si tu veux aider le projet, répondis-je, tu peux faire une proposition à la fondation. Les mêmes conditions s’appliqueront à toi qu’aux autres donateurs. Les décisions techniques resteront entre les mains de l’équipe.
Il acquiesça.
— Et pour les garçons ?
— Tu devras construire une relation avec eux. Pas avec leurs médailles. Pas avec leur réussite. Avec eux.
Il baissa les yeux.
— Je ne sais pas si je saurai faire.
— Alors commence par être honnête. Et ne promets pas ce que tu ne peux pas tenir.
Il resta silencieux un moment.
— Je suis désolé, Olena.
Je crus d’abord qu’il allait ajouter une explication, comme autrefois. Qu’il allait parler de ses ambitions, de la pression, de ses erreurs de jeunesse ou des circonstances qui l’avaient éloigné de ses enfants.
Mais il ne le fit pas.
— Je suis désolé de vous avoir abandonnés, dit-il. Je suis désolé d’avoir fait porter aux garçons les conséquences de mes choix. Et je suis désolé de t’avoir traitée comme si tu ne valais rien parce que tu ne vivais pas comme moi.
J’aurais pu lui rappeler chaque humiliation.
J’aurais pu lui raconter les nuits où je comptais les pièces pour acheter des médicaments, les chaussures que je recousais et les anniversaires pendant lesquels les garçons faisaient semblant de ne pas attendre son appel.
Mais je savais qu’aucune de ces paroles ne pouvait lui rendre ce qu’il avait détruit.
— J’espère que tu apprendras à devenir quelqu’un dont tes fils pourront être fiers, lui dis-je. Mais ce travail t’appartient. Ce n’est pas à moi de le faire pour toi.
Il acquiesça lentement.
Puis il retourna auprès de Natalia.
Je ne ressentis aucune victoire.
Seulement la paix de ne plus attendre de lui ce qu’il n’avait jamais su donner.
Plus tard, alors que nous quittions l’université, Ilia me prit le bras.
— Tu crois qu’il va changer ?
Je réfléchis avant de répondre.
— Je crois qu’il peut essayer. Mais personne ne peut changer à sa place.
— Et si on lui pardonne un jour ?
Je m’arrêtai sur les marches.
— Le pardon n’est pas une dette que vous devez payer parce qu’il est votre père. Vous pourrez lui pardonner si cela vous aide. Vous pourrez aussi avoir besoin de temps. Ce qui compte, c’est que vous ne vous sentiez jamais obligés d’accepter quelque chose qui vous fait du mal.
Ostap glissa sa main dans la mienne.
— Moi, je ne veux pas devenir comme lui.
Je lui caressai les cheveux.
— Alors souviens-toi de ce que tu as ressenti aujourd’hui. Pas pour lui en vouloir toute ta vie, mais pour savoir quel genre de père, d’ami et d’homme tu veux devenir.
Ilia regarda le ciel qui s’assombrissait au-dessus des bâtiments.
— Tu sais, maman, quand il nous a ignorés au début du concours, j’ai cru que ça me ferait plus mal.
— Et maintenant ?
Il réfléchit.
— Maintenant, je comprends que sa façon de nous regarder ne décide pas de notre valeur.
Je sentis ma gorge se serrer.
C’était peut-être la plus belle récompense de toute cette histoire.
Pas les médailles. Pas la bourse. Pas les applaudissements.
La certitude que mes fils ne passeraient pas leur vie à essayer de convaincre quelqu’un qu’ils méritaient d’être aimés.
Nous descendîmes les marches ensemble.
Derrière nous, les lumières de l’université s’allumaient une à une. Devant nous, la ville s’étendait, bruyante, immense et pleine de possibilités.
Je repensai à la femme que j’avais été treize ans plus tôt, debout dans une cuisine trop petite, les factures empilées sur la table et deux bébés endormis dans la pièce voisine.
Elle avait eu peur.
Elle avait parfois douté d’elle-même.
Elle avait pleuré en silence pour que ses enfants ne l’entendent pas.
Mais elle avait continué.
Elle avait continué quand André était parti. Quand les comptes étaient presque vides. Quand les prototypes échouaient. Quand les gens regardaient ses vêtements avant d’écouter ses idées.
Et ce soir-là, je compris que je n’avais pas besoin que mon ancien mari reconnaisse mon nom pour savoir ce que je valais.