— Pourquoi ? demandai-je en gardant les yeux fixés sur la chemise cartonnée.

À l’autre bout du fil, Youri Borissovitch marqua une pause.

— Parce que si je comprends bien ce que vous m’avez expliqué au téléphone, ce dossier pourrait changer complètement la manière dont votre divorce sera traité. Et je préfère que vous ne preniez aucune initiative avant que nous ayons établi exactement ce qu’il contient.

Je sentis Natalia se redresser derrière moi.

— Vous savez ce qu’il y a dedans ? demandai-je.

— Non. Mais je connais le nom de votre mari, celui de sa mère et, surtout, la date à laquelle vous avez acquis votre appartement. J’ai consulté les premiers renseignements que vous m’avez transmis. Il y a une question que je dois vous poser : Maxime sait-il que ce dossier existe ?

Je regardai la serrure du placard.

— Il sait que j’ai conservé certains documents de ma famille. Il ne m’a jamais demandé de les consulter.

— Alors, n’en parlez à personne pour le moment. Venez à mon cabinet demain matin avec tous les documents relatifs à l’achat de l’appartement, à votre mariage et à vos finances communes. Nous examinerons la situation ensemble.

Après avoir raccroché, je restai immobile quelques secondes.

Natalia s’approcha.

— Irina, qu’est-ce que tu nous caches ?

— Rien que vous deviez savoir avant que je sois certaine de ce que je fais.

Svetlana posa sa tasse.

— Tu es en train de me dire que tu avais prévu que Maxime te quitterait ?

— Non. Je ne savais pas qu’il demanderait le divorce. Mais j’avais compris depuis longtemps que sa mère préparait quelque chose.

Je retournai dans le salon sans ouvrir la chemise.

Ce soir-là, pour la première fois depuis sept ans, je dormis seule dans mon appartement sans attendre le bruit de la clé dans la serrure.

Et, contrairement à ce que Galina avait probablement imaginé, je ne pleurai pas.

Je pensais.

Le lendemain, à neuf heures précises, je me trouvais dans le cabinet de Youri Borissovitch, près de la place Bellecour.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux gris soigneusement coiffés, qui avait l’habitude de laisser ses clients parler jusqu’au bout avant de poser la moindre question. Il étala les documents que j’avais apportés sur son bureau, les examina un à un, puis s’arrêta devant l’acte d’acquisition de mon appartement.

— Vous avez acheté ce bien en 2016 ?

— Oui. Trois ans avant mon mariage avec Maxime.

— Avec quel argent ?

— Le produit de la vente de la maison de mes parents. Mon père était décédé depuis plusieurs années, et ma mère venait de partir vivre chez ma sœur. J’ai vendu la maison pour acheter cet appartement. J’ai conservé les relevés bancaires, les actes notariés et tous les justificatifs.

Youri hocha lentement la tête.

— Et Maxime a-t-il participé au financement de cet achat ?

— Non. Nous avons partagé certaines dépenses courantes après notre mariage. Il a également payé quelques travaux dans la cuisine, mais le bien lui-même m’appartenait déjà.

Il nota quelque chose.

— C’est un élément important. En droit français, un bien acquis avant le mariage est en principe un bien propre, sous réserve du régime matrimonial applicable et de l’origine des fonds. Les dépenses engagées par votre mari peuvent éventuellement soulever une question de créance ou de remboursement, mais elles ne lui donnent pas automatiquement la propriété de l’appartement.

Je connaissais déjà une partie de ces règles. Pourtant, les entendre formulées aussi clairement me soulagea.

— Alors pourquoi m’avez-vous demandé de ne pas ouvrir cette chemise ?

Youri posa son stylo.

— Parce que vous m’avez parlé d’un dossier appartenant à votre ancienne agence, conservé sous clé depuis votre mariage. Vous m’avez également dit que Galina avait regardé le meuble où vous gardez vos papiers pendant qu’elle vous annonçait le divorce. J’ai voulu éviter que vous ne détruisiez ou ne déplaciez involontairement un document qui pourrait être pertinent.

Il rapprocha sa chaise du bureau.

— Maintenant, dites-moi ce que vous savez réellement de votre mari.

Je baissai les yeux vers mes mains.

— Maxime travaillait dans une société de conseil financier. Il a changé plusieurs fois de poste au cours des dernières années. Sa mère l’a toujours aidé à trouver des contacts. Depuis six mois, il rentrait tard, recevait des appels qu’il prenait dans le couloir et me demandait parfois si j’avais encore accès aux anciens dossiers de mon agence.

— Pourquoi ces dossiers l’intéressaient-ils ?

— Je ne sais pas. Au début, je pensais qu’il voulait simplement m’aider à relancer mon activité.

Youri leva les yeux.

— Et qu’avez-vous découvert ?

Je respirai profondément.