Je m’assis lentement.
— Pourquoi ferait-il cela ?
— C’est précisément ce que nous cherchons à comprendre.
Il ajouta que l’accord envoyé par Galina contenait une clause particulièrement problématique : en échange d’une somme forfaitaire modeste, je devais renoncer à certaines réclamations financières susceptibles d’être liées à l’utilisation de mon ancienne activité professionnelle.
Cette clause ne prouvait pas que Maxime et sa mère connaissaient toute l’étendue du dossier. Mais elle rendait leur insistance beaucoup plus inquiétante.
Je compris alors que leur objectif n’était peut-être pas seulement de me faire quitter mon appartement.
Ils voulaient que je signe avant de comprendre ce qui se cachait derrière les documents.
Alexandre Lebedev accepta finalement de rencontrer Youri et moi dans le cadre des vérifications.
Il arriva au cabinet un mardi après-midi, portant un manteau gris et tenant un dossier fermé contre lui. Il avait vieilli. Ses tempes étaient presque entièrement blanches, et son regard évitait le mien.
— Irina, dit-il. Je suis désolé que tu sois mêlée à cette histoire.
— Alors, aide-moi à comprendre.
Il posa le dossier sur la table.
Pendant plusieurs mois, expliqua-t-il, une société de conseil avait utilisé des références issues de mon ancienne agence pour établir des factures. Certains documents avaient été présentés comme des contrats de sous-traitance régulièrement autorisés. D’autres portaient des signatures qui ne pouvaient pas être authentifiées comme les miennes.
Alexandre affirma avoir fourni des archives professionnelles à un intermédiaire en pensant qu’il s’agissait d’une vérification administrative. Il reconnut ne pas avoir suffisamment contrôlé l’usage qui en avait été fait.
— Qui était cet intermédiaire ? demandai-je.
Il hésita.
— Maxime.
Je restai immobile.
— Tu savais que c’était mon mari ?
— Oui.
— Et tu savais que ces documents portaient mon nom ?
— Certains, oui. Je pensais qu’il avait ton autorisation.
— Tu ne m’as jamais appelée.
Il baissa la tête.
— J’aurais dû.
Youri intervint pour préciser que les déclarations d’Alexandre devaient être vérifiées et confrontées aux autres pièces. Rien ne permettait encore de conclure que toutes les personnes impliquées avaient poursuivi le même objectif.
Mais une chose devenait claire : Maxime avait servi de relais dans une opération qui utilisait des documents liés à mon ancienne activité, et il n’avait jamais jugé utile de m’en parler.
— Pourquoi le divorce maintenant ? demandai-je.
Alexandre se tourna vers moi.
— Je ne peux pas te dire ce que Maxime avait dans la tête. Mais, il y a quelques mois, il m’a demandé si les anciennes archives pouvaient encore être vérifiées. Il semblait inquiet à l’idée qu’on découvre des irrégularités. Puis sa mère a commencé à contacter plusieurs personnes pour savoir quels documents existaient encore.
Je sentis mes doigts se refroidir.
Galina n’avait donc pas simplement voulu décider de mon divorce.
Elle avait cherché à savoir ce que je possédais encore.
Après la réunion, je marchai longtemps dans les rues de Lyon avant de rentrer chez moi. Je repensai à chaque conversation, chaque question, chaque remarque apparemment anodine.
Puis je compris quelque chose de plus douloureux encore.
Je ne savais pas si Maxime m’avait épousée avec un projet précis en tête. Je ne savais pas à quel moment il avait commencé à dissimuler des informations. Je ne savais même pas si notre mariage avait été sincère au début.
Mais je savais qu’à présent, il avait choisi de protéger le silence plutôt que de me dire la vérité.
Et cela suffisait pour que je ne puisse plus vivre avec lui.
La confrontation eut lieu deux semaines plus tard, dans le bureau de Youri.
Maxime était venu avec son propre avocat. Galina l’accompagnait, bien qu’elle ne fût pas partie à la procédure de divorce.
Lorsqu’elle me vit entrer, elle esquissa un sourire satisfait.
— Irina, j’espère que nous allons enfin pouvoir terminer cette histoire.
Je m’assis sans répondre.
Les avocats échangèrent d’abord les documents relatifs au divorce et au régime matrimonial. Puis Youri posa devant Maxime plusieurs copies des factures contestées et de l’accord qu’il m’avait envoyé.
— Nous souhaitons obtenir des explications sur votre rôle dans la transmission de ces documents, dit-il.
Maxime pâlit.
Galina intervint immédiatement.
— Nous ne sommes pas ici pour parler de vieilles affaires professionnelles. Nous sommes ici pour divorcer.
— Ces questions sont distinctes, répondit Youri. Mais elles peuvent avoir des conséquences sur les droits et obligations des personnes concernées. Nous ne les ignorerons pas simplement parce qu’elles vous dérangent.
Galina se tourna vers moi.
— Tu vois ce que tu as fait ? Tu aurais pu régler cette séparation dignement. Au lieu de cela, tu cherches à détruire la réputation de Maxime.
Je la regardai calmement.
— Je ne cherche pas à détruire sa réputation. Je cherche à comprendre pourquoi des documents portant ma signature ont été utilisés sans mon accord.
— Tu ne sais même pas ce qui s’est passé !