Claire relut le message de Mireille trois fois.
Julien et Lucie étaient chez elle.
Avec une clé.
Et un grand sac.
— Michel, arrêtez le taxi, dit-elle brusquement.
Son mari se tourna vers elle.
— Quoi ?
— Ils sont entrés dans la maison.
Michel prit le téléphone, lut le message, puis releva les yeux vers elle.
— Julien a encore une clé ?
Claire sentit son cœur se serrer. Elle croyait avoir récupéré tous les doubles après le dernier incident, lorsqu’elle avait découvert que son fils avait prêté celui de la porte arrière à un artisan sans lui demander son avis.
Visiblement, elle s’était trompée.
— Mireille les a vus entrer avec un sac, répéta-t-elle. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien vouloir prendre ?
Michel demanda au chauffeur de s’arrêter quelques instants. Il n’était pas question de retourner immédiatement à Chartres sans comprendre ce qui se passait.
Claire appela sa voisine.
— Mireille, je suis désolée de te déranger. Est-ce que tu peux me dire exactement ce que tu as vu ?
— Julien a ouvert avec une clé. Lucie l’accompagnait. Ils ont apporté un grand sac de voyage noir. Je les ai vus entrer dans le couloir, puis ils ont fermé la porte. Je ne voulais pas m’en mêler, mais après ton départ précipité…
— Tu as bien fait de me prévenir. Est-ce que tu les as vus ressortir ?
— Non. La voiture de Julien est toujours devant chez toi.
Claire ferma les yeux.
— Merci, Mireille. Ne les confronte pas, s’il te plaît. Je vais m’en occuper.
Elle raccrocha.
Michel la regardait avec inquiétude.
— Nous pouvons rentrer. Le train, on en prendra un autre.
Claire contempla les billets posés sur ses genoux.
Cinq ans d’attente.
Cinq ans de reports.
Cinq ans à expliquer aux enfants que leur grand-mère serait disponible, quoi qu’il arrive, parce que les grands-mères étaient censées l’être.
Puis elle regarda son mari.
— Non. Nous n’allons pas rentrer.
— Claire, ils sont peut-être en train de prendre quelque chose qui nous appartient.
— Alors nous le découvrirons. Mais nous n’allons pas leur donner une nouvelle raison de nous empêcher de partir.
Elle reprit son téléphone et appela Julien.
Il décrocha au bout de la quatrième sonnerie.
— Quoi encore, maman ?
Claire resta silencieuse une seconde, sidérée par son ton.
— Mireille vient de me dire que tu es entré chez moi avec Lucie.
Un blanc.
Puis Julien répondit :
— Oui. Il fallait qu’on récupère certaines choses.
— Quelles choses ?
— Des affaires de famille.
— Quelles affaires de famille, Julien ? C’est ma maison.
— Tu es partie. On avait besoin de vérifier quelque chose.
— Tu avais besoin de vérifier quoi ?
Il soupira, comme si elle lui faisait perdre un temps précieux.
— Écoute, maman, ce n’est vraiment pas le moment. Occupe-toi de ton voyage. On parlera quand tu rentreras.
La colère de Claire se transforma en une lucidité glaciale.
— Tu es entré chez moi sans mon autorisation, pendant mon absence, après m’avoir menacée parce que je refusais de garder tes enfants. Je te demande une dernière fois : qu’est-ce que tu cherches ?
Cette fois, elle entendit Lucie murmurer quelque chose à l’arrière-plan.
Julien répondit plus bas :
— Les papiers de grand-père.
Claire sentit sa main se refermer autour du téléphone.
Son père était mort depuis onze ans.
— Quels papiers de grand-père ?
— Ceux que tu gardes dans le secrétaire du salon. Les dossiers bleus. Tu sais très bien de quoi je parle.
Elle ne répondit pas.
Julien continua :
— On a le droit de savoir ce qu’ils contiennent.
— Le droit ? De quoi parles-tu ?
— Il y a des choses que tu nous as cachées. Et je ne vais pas te laisser partir à Saint-Malo en faisant comme si tout était normal.
La communication se coupa.
Claire resta immobile.
Michel posa une main sur son épaule.
— Les dossiers bleus ?
Elle hocha la tête.
Dans la famille Martin, il existait un vieux secrétaire en chêne que son père avait fabriqué de ses propres mains. Après sa mort, Claire avait conservé plusieurs documents à l’intérieur : des actes de propriété, des lettres, des papiers de succession et un carnet relié de cuir que personne n’avait jamais pris la peine de lui demander.
Elle ne comprenait pas pourquoi Julien s’y intéressait soudain.
Puis une pensée lui traversa l’esprit.
Une pensée si inquiétante qu’elle sentit le froid lui gagner les doigts.
— Michel… Et si Julien avait appris quelque chose sur l’héritage de mon père ?
Son mari ne répondit pas tout de suite.
— Alors il faudra qu’il nous explique comment.
Claire regarda l’heure.
16 h 02.
Le train partait à 17 h 24.