— J’aurais dû te demander ton autorisation, poursuivit-il. Je n’aurais pas dû ouvrir le secrétaire. Je n’ai rien emporté, mais je sais que ça ne change rien.

Elle sentit une émotion contradictoire lui serrer la gorge.

Elle avait attendu ces mots pendant des années, sous différentes formes.

Mais elle ne voulait pas les accueillir si vite qu’ils perdaient leur sens.

— Pourquoi l’as-tu fait ?

Julien inspira.

— Lucie et moi avons des problèmes financiers. Son père a besoin d’aide pour son entreprise. J’ai pensé que tu avais peut-être reçu un héritage important et que tu pouvais nous aider.

— Tu as pensé que j’avais de l’argent, et tu as décidé de fouiller mes papiers ?

— Oui.

La franchise de sa réponse la surprit.

Il continua :

— J’ai trouvé une lettre de grand-père. Je l’ai lue. Elle m’a fait comprendre que j’étais en train de reproduire exactement ce qu’il me demandait d’éviter.

Claire ferma les yeux.

— Qu’est-ce qu’il disait ?

— Que ton amour ne devait jamais devenir une dette. Que ce que tu pouvais offrir n’était pas ce que tu nous devais.

Les yeux de Claire se remplirent de larmes.

Elle revit son père dans la petite cuisine de la maison des Ajoncs, les manches retroussées, un crayon derrière l’oreille. Il avait toujours été un homme calme, mais il savait se montrer ferme lorsqu’il estimait que quelqu’un dépassait les limites.

Elle n’avait pas su qu’il avait écrit cette lettre.

— Je ne savais pas qu’il t’avait laissé un message, murmura-t-elle.

— Je sais. Et je suis désolé de l’avoir découvert comme ça.

Claire regarda Michel, qui avait cessé de manger.

— As-tu pris quelque chose ?

— Non. J’ai tout remis à sa place.

— Bien.

Julien hésita.

— J’ai aussi contacté le notaire. Il m’a expliqué qu’il fallait examiner les documents avant de tirer des conclusions. Il n’a pas voulu me donner d’informations confidentielles au téléphone.

— C’est normal.

— Maman, je crois que j’ai peut-être des droits sur une partie de la succession. Mais je ne veux plus te demander quoi que ce soit avant de comprendre ce qui existe réellement.

Claire sentit son cœur s’alléger légèrement.

— C’est une bonne décision.

Un silence s’installa.

Puis Julien demanda :

— Est-ce que tu es encore à Saint-Malo ?

— Oui.

— Tu es bien ?

Elle regarda la mer.

— Oui, Julien. Je suis bien.

Sa voix se brisa un peu.

— Ça me fait plaisir de l’entendre.

Elle ne savait pas s’il comprenait pleinement ce qu’il lui avait fait. Peut-être pas encore.

Mais pour la première fois, il lui posait une question sans immédiatement lui demander quelque chose en retour.

— Nous rentrerons dimanche, dit-elle. Nous pourrons parler à ce moment-là. Mais pas pour décider de te donner de l’argent. Pour parler de ce qui s’est passé.

— D’accord.

— Et Julien ?

— Oui ?

— Si tu veux réparer notre relation, il faudra apprendre à accepter que je puisse te dire non.

Il resta silencieux quelques secondes.

— Je vais essayer.

Claire ne lui demanda pas de promettre davantage.

— C’est tout ce que je te demande pour l’instant.

Ils raccrochèrent.

Michel lui prit la main.

— C’était bien ?

Claire réfléchit.

— Ce n’était pas suffisant pour tout réparer. Mais c’était un début.

Elle reprit son café.

La mer s’étendait devant elle, immense et indifférente aux problèmes de sa famille.

Et elle se sentit, pour la première fois depuis longtemps, capable de laisser ces problèmes attendre.

6. La vérité derrière l’héritage

Le lundi suivant leur retour, Claire et Michel se rendirent chez le notaire avec les documents qu’ils avaient conservés.

Julien était présent, accompagné de Lucie.

Personne ne cria.

Personne ne menaça de couper les ponts.

Mais la tension était palpable.

Le notaire, maître Vasseur, avait retrouvé plusieurs pièces du dossier de succession d’André Martin. Il expliqua qu’il fallait distinguer trois choses : la propriété de la maison des Ajoncs, les parts de la SCI et les éventuelles obligations financières associées à ces biens.

Les documents anciens ne suffisaient pas à établir, à eux seuls, la situation actuelle. Il fallait vérifier les actes de propriété, les modifications statutaires et les opérations réalisées depuis la création de la société.

Il présenta toutefois une première synthèse.

La maison des Ajoncs n’avait jamais été vendue.

Elle appartenait toujours à la SCI familiale, dont Claire détenait une part importante. Les statuts lui accordaient également des droits d’usage et de gestion spécifiques. Une part avait été attribuée à Julien lorsqu’il était mineur, mais les conditions précises de son exercice devaient être vérifiées au regard des actes successifs.

Julien se redressa.

— Donc j’ai bien une part ?