— Les documents dont nous disposons indiquent que vous avez reçu des droits dans la société, répondit le notaire. Mais nous devons confirmer leur étendue actuelle, les éventuelles modifications intervenues depuis et les obligations qui y sont attachées. Il serait imprudent de conclure davantage aujourd’hui.

— Et est-ce que je peux demander que la maison soit vendue ?

Le notaire consulta les statuts.

— Pas sur la seule base de ce que vous avez trouvé. Il existe des dispositions qui protègent les droits de votre mère et qui encadrent les décisions de cession. Nous allons examiner leur portée exacte, mais vous ne pouvez pas considérer ce bien comme une somme immédiatement disponible.

Julien se tourna vers Claire.

— Pourquoi ne m’as-tu jamais parlé de tout ça ?

Elle ne détourna pas le regard.

— Parce que tu étais enfant lorsque ton grand-père a organisé sa succession. Ensuite, j’ai suivi les démarches avec le notaire. Je ne pensais pas que tu avais besoin de connaître chaque détail juridique avant d’être en mesure de le comprendre.

— Mais j’aurais pu le savoir en grandissant.

— Oui. J’aurais pu t’en parler davantage. Je peux reconnaître cela. Mais je ne t’ai jamais promis que la maison serait vendue pour financer tes projets. Et tu ne m’as jamais demandé ce qu’elle représentait pour moi.

Julien baissa les yeux.

Le notaire poursuivit :

— Votre grand-père avait également prévu une réserve financière destinée à l’entretien de la maison et à certaines dépenses liées à la succession. Les comptes devront être rapprochés des justificatifs. Nous ne pouvons pas affirmer aujourd’hui qu’une somme précise est disponible.

Lucie prit la parole.

— Est-ce qu’il serait possible de vendre les parts de Julien pour aider son père ?

Maître Vasseur secoua la tête avec prudence.

— Il faudrait d’abord vérifier les règles de cession, les éventuelles clauses d’agrément et les droits des autres associés. Et même si une opération était juridiquement envisageable, elle ne se déciderait pas en quelques jours pour répondre à une urgence familiale.

Julien se passa une main sur le visage.

Il était venu avec l’idée qu’une richesse cachée pourrait résoudre ses problèmes.

Il repartait avec un dossier juridique complexe, des obligations à examiner et la certitude que sa mère ne lui devait pas une solution immédiate.

Le notaire rangea les documents.

— Je vous recommande de ne prendre aucune décision avant la fin de l’examen. Si vous avez des difficultés financières, il serait préférable de traiter ces difficultés séparément, avec les personnes concernées.

Claire acquiesça.

— C’est ce que nous allons faire.

À la sortie du cabinet, Julien marcha à côté de sa mère jusqu’au parking.

— Je suis désolé, dit-il.

Cette fois, Claire le regarda.

— Je t’ai entendu.

Il sembla vouloir ajouter quelque chose, mais ne trouva pas les mots.

Elle posa une main sur son bras.

— Julien, je t’aime. Mais je ne vais pas payer pour que tu m’aimes en retour.

Il ferma les yeux.

— Je sais.

— Et je ne vais plus annuler ma vie chaque fois que tu as un problème.

Il hocha la tête.

— Je vais devoir apprendre à faire autrement.

— Oui.

Elle le serra brièvement contre elle.

Ce n’était pas un pardon complet.

Ce n’était pas une promesse que tout redeviendrait comme avant.

C’était seulement une porte entrouverte.

Et, cette fois, Claire n’allait pas la maintenir ouverte toute seule.

7. Le prix de l’habitude

Les mois suivants furent difficiles pour Julien et Lucie.

La situation de l’entreprise de Bernard ne se résolut pas grâce à un héritage miraculeusement débloqué. Ils durent négocier des délais avec certains fournisseurs, réduire certaines dépenses et solliciter un conseiller financier pour établir un plan réaliste.

Julien prit un second projet au travail et renonça à plusieurs dépenses qu’il avait longtemps considérées comme indispensables.

Lucie reprit sa formation et organisa différemment les horaires des enfants. Ils firent appel à une garde périscolaire et partagèrent davantage les trajets avec d’autres parents.

Les premières semaines, ils trouvèrent cela épuisant.

Ils avaient pris l’habitude que Claire réponde à chaque appel.

Il leur fallut du temps pour comprendre qu’une organisation familiale ne pouvait pas reposer sur une seule personne, surtout lorsque cette personne n’avait jamais été consultée sur les sacrifices qu’on attendait d’elle.

Un mercredi, Julien appela sa mère.

— Maman, est-ce que tu pourrais garder Emma et Noé samedi après-midi ?

Claire regarda le calendrier posé sur sa table.

Elle avait prévu d’aller à une exposition avec une amie, puis de dîner avec Michel.

Autrefois, elle aurait annulé avant même d’avoir réfléchi.

— Non, samedi, je ne suis pas disponible.

Un silence suivit.

Elle sentit son cœur accélérer. Une vieille habitude lui soufflait d’ajouter immédiatement une justification, de proposer une autre date, de s’excuser pour un engagement qui lui appartenait.