Elle avait encore le temps de faire demi-tour.
Mais elle ne le ferait pas.
— Conduisez-nous à la gare, dit-elle au chauffeur.
Puis elle envoya un dernier message à Julien :
Je ne t’autorise pas à fouiller mes documents ni à emporter quoi que ce soit. Remets tout en place. À mon retour, nous parlerons avec un tiers présent.
Elle ajouta un message à Mireille pour la remercier, puis rangea son téléphone dans son sac.
Michel prit sa main.
— Tu es certaine de vouloir partir ?
Claire regarda par la fenêtre.
— Oui.
Elle marqua une pause.
— Mais je crois que ce voyage ne sera plus jamais le même.
1. Les dossiers bleus
À Chartres, Julien raccrocha avec une grimace.
Lucie se tenait devant le secrétaire du salon, un grand sac noir posé à ses pieds.
— Elle a compris qu’on était là ?
— Évidemment. Mireille l’a vue.
— Et elle a dit quoi ?
— Qu’on ne devait rien toucher.
Lucie regarda le meuble.
— Julien, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée.
Il se tourna vers elle.
— Tu m’as dit toi-même que ton père avait besoin d’argent pour son entreprise. Tu m’as expliqué que si on pouvait prouver que ma mère avait reçu une somme importante de mon grand-père, on pourrait lui demander de nous aider.
— Je t’ai dit qu’il fallait comprendre la situation. Pas qu’il fallait entrer chez elle en son absence !
Julien se passa une main sur le visage.
Depuis plusieurs mois, la petite entreprise de rénovation de son beau-père, Bernard, traversait une période difficile. Des factures s’étaient accumulées, un chantier avait pris du retard et un fournisseur réclamait un règlement. Lucie avait demandé à Julien de l’aider à trouver une solution.
C’était elle qui lui avait parlé, pour la première fois, d’une somme que Claire aurait peut-être reçue après la mort de son père.
Bernard avait évoqué cette histoire au cours d’un déjeuner familial, quelques années auparavant. Il avait affirmé que les Martin avaient toujours caché leur patrimoine et que Claire avait probablement hérité d’un bien immobilier dont elle ne parlait jamais.
Julien avait d’abord ignoré cette remarque.
Puis, lorsque les difficultés financières de Bernard s’étaient aggravées, l’idée avait pris une autre dimension.
Il s’était souvenu du secrétaire.
Des dossiers bleus.
Du carnet de cuir.
Et de la manière dont sa mère avait toujours refusé de discuter de l’héritage de son père.
Il avait fini par se convaincre qu’elle leur cachait quelque chose.
— On ne prend rien, dit-il enfin. On regarde les documents, c’est tout.
Lucie croisa les bras.
— Tu sais ce qui est le plus inquiétant ? Tu es en colère contre elle parce qu’elle part en vacances, et tu utilises ça pour justifier le fait de fouiller sa maison.
— Je ne fouille pas pour le plaisir. Je veux savoir si elle a les moyens de nous aider.
— Elle nous a déjà aidés.
Julien détourna le regard.
— Pas assez.
Lucie resta silencieuse.
Ce mot résumait tout.
Pas assez.
Les 1 200 euros prêtés pour le chauffe-eau, les courses qu’elle avait payées pendant une période difficile, les heures passées à garder Emma et Noé, les trajets à la crèche, les soirées où elle avait pris les enfants pour que Julien et Lucie puissent travailler.
Chaque aide était devenue une étape vers la suivante.
À force, ils avaient cessé de voir les sacrifices de Claire comme des cadeaux.
Ils les considéraient comme une réserve.
Julien ouvrit enfin le secrétaire.
Il trouva plusieurs enveloppes, des actes notariés et un classeur marqué du nom de son grand-père : André Martin — Patrimoine familial.
Il l’ouvrit.
Les premières pages concernaient une maison de campagne vendue après le décès d’André. D’autres documents mentionnaient un compte bancaire clôturé et des frais de succession.
Puis Julien tomba sur une feuille qui le fit se redresser.
Il y était question d’une société civile immobilière, la SCI des Ajoncs, constituée plusieurs années avant la mort de son grand-père.
Un nom apparaissait dans le document : Claire Martin.
Et un autre : Julien Martin.
Son propre nom.
— Lucie, viens voir.
Elle s’approcha.
Le document indiquait qu’une part de la société avait été attribuée à Julien lorsqu’il était enfant, sous certaines conditions. Une autre partie revenait à Claire. Des clauses prévoyaient la gestion du patrimoine jusqu’à ce qu’il atteigne sa majorité, ainsi que des règles concernant la vente des biens.
Julien sentit son cœur accélérer.
— Tu vois ? Elle a quelque chose. Elle a forcément quelque chose.
Lucie lut les pages attentivement.
— Ce document date de vingt ans. Il faut comprendre ce qu’il signifie aujourd’hui.
— Mon nom est dessus.
— Ça ne veut pas dire que tu peux réclamer de l’argent immédiatement.