Maison des Ajoncs — usufruit réservé à Claire. Julien ne pourra en demander la vente tant que sa mère y résidera ou tant qu’elle n’aura pas expressément consenti à la cession.

Julien fixa les mots.

La maison des Ajoncs.

Il se souvenait de cet endroit.

Il y avait passé des vacances d’été enfant, avec ses parents et ses grands-parents. Une maison de pierre à quelques kilomètres de la mer, avec des volets bleus et un jardin qui descendait vers une petite route bordée de pins.

Il avait cru que son grand-père l’avait vendue.

Mais le carnet suggérait le contraire.

Lucie se pencha pour lire.

— Julien…

— Elle est toujours là, murmura-t-il.

— Tu n’en sais rien.

— Si. Elle existe encore. Et maman y a des droits.

Il tourna une autre page.

Une note plus récente, écrite de la main de son grand-père, précisait que la maison avait été rénovée et que certains frais avaient été réglés par Claire après son décès.

Plus bas, une phrase avait été soulignée :

Ne pas vendre la maison pour éponger les dettes d’un autre.

Julien sentit un frisson lui parcourir le dos.

Il ne savait pas si cette phrase concernait quelqu’un en particulier.

Mais il savait que son grand-père n’écrivait jamais une recommandation sans raison.

Lucie referma doucement le carnet.

— Nous devons partir.

Cette fois, Julien ne protesta pas.

Ils remirent tout en place, refermèrent le secrétaire et quittèrent la maison.

Avant de sortir, Julien resta quelques secondes dans l’entrée.

Sur le meuble se trouvait une photo de Claire et Michel le jour de leur mariage. Elle riait, la tête légèrement inclinée vers lui, tandis que Michel la regardait comme si le reste de la salle avait disparu.

Julien détourna les yeux.

Il venait de comprendre qu’il ne connaissait pas aussi bien sa mère qu’il le croyait.

Et qu’il avait peut-être passé des années à ne pas vouloir la connaître autrement que comme la personne qui répondait toujours présente.

3. Saint-Malo, enfin

À 17 h 24, le train quitta la gare.

Claire était assise près de la fenêtre, les mains croisées sur son sac. Michel avait posé leurs billets sur la tablette et commandé deux cafés.

Ils n’avaient pas parlé de Julien depuis leur départ.

La campagne défilait derrière la vitre.

Au bout d’un moment, Michel demanda :

— Tu veux me dire ce que tu penses ?

Claire tourna lentement la tête.

— Je pense qu’il cherche quelque chose qui ne lui appartient peut-être pas. Je pense qu’il est entré dans notre maison sans nous demander la permission. Et je pense que j’ai laissé cette situation devenir normale depuis beaucoup trop longtemps.

Michel hocha la tête.

— Nous aurions dû poser des limites plus tôt.

— Oui.

Elle regarda ses mains.

— Mais je crois que j’avais peur qu’il nous aime moins si nous disions non.

Michel prit sa main.

— Il est ton fils. Tu l’aimes. Mais ce n’est pas à toi de prouver ton amour en renonçant à tout.

Claire laissa échapper un soupir.

— Je sais. Enfin, je crois que je commence à le savoir.

Elle sortit son téléphone et relut le message de Julien :

Puisque tu choisis ta petite escapade, on va aussi choisir ce qui est le mieux pour nous.

Jusqu’à ce matin, elle aurait compris cette phrase comme une menace de rupture affective. Julien savait exactement comment la faire culpabiliser.

Mais quelque chose avait changé.

Il avait choisi de franchir une limite concrète.

Elle n’était plus obligée de répondre à cette menace en se sacrifiant.

Elle écrivit à son fils :

J’ai été informée de votre entrée dans la maison. Je vous demande de ne rien emporter et de ne plus utiliser de clé sans mon autorisation. À notre retour, nous parlerons des documents avec un notaire ou un autre professionnel indépendant. Je ne discuterai pas de ces questions sous la pression.

Elle envoya le message, puis coupa les notifications.

Michel sourit doucement.

— Voilà.

— Voilà quoi ?

— Tu as répondu sans t’excuser d’exister.

Claire eut un petit rire.

— C’est plus difficile qu’il n’y paraît.

— Je sais.

Elle posa la tête contre le dossier de son siège.

Le train roulait vers l’ouest.

Pour la première fois depuis des années, elle n’avait pas à surveiller l’heure de sortie de l’école, à vérifier si les enfants avaient leurs affaires de sport ou à se demander si Julien aurait besoin d’un trajet à la dernière minute.

Elle pouvait regarder le paysage.

Elle pouvait boire son café pendant qu’il était encore chaud.

Elle pouvait simplement être Claire.

À l’arrivée, la lumière avait déjà commencé à baisser. Ils prirent un taxi jusqu’à leur chambre d’hôtes, une maison ancienne aux murs clairs, située dans une rue tranquille à proximité du front de mer.