— Pourquoi aurait-elle gardé ça secret ?
Lucie ne répondit pas.
Julien tourna les pages plus vite.
Il découvrit ensuite une lettre manuscrite, pliée dans une enveloppe qui n’avait jamais été ouverte.
Sur le devant, son grand-père avait écrit :
À Julien, à lire lorsqu’il sera assez grand pour comprendre que l’héritage n’est pas un droit sur la vie des autres.
Julien resta figé.
— Elle savait que cette lettre existait, murmura-t-il.
Lucie posa une main sur le dossier.
— Nous devrions arrêter.
Mais Julien avait déjà ouvert l’enveloppe.
2. La lettre d’André Martin
L’écriture était tremblante, mais lisible.
Mon cher Julien,
Si tu lis cette lettre, c’est que tu es devenu un homme et que tu cherches peut-être à comprendre ce que je t’ai laissé.
Je veux que tu saches une chose avant tout : ce que je possède ne constitue pas une récompense pour être né dans cette famille. C’est le résultat de plusieurs décennies de travail, d’économies et de décisions parfois difficiles.
J’ai prévu une part pour toi parce que tu es mon petit-fils. J’ai prévu une part pour ta mère parce qu’elle a été à mes côtés lorsque j’en avais le plus besoin. Et j’ai prévu des conditions parce que je ne voulais pas que l’argent devienne un motif de discorde entre vous.
Je connais Claire. Elle a passé sa vie à donner avant de demander. Elle a souvent accepté des charges qu’elle aurait dû partager avec d’autres. Si un jour tu découvres qu’elle possède davantage que tu ne le pensais, ne confonds jamais ce qu’elle peut offrir avec ce qu’elle te doit.
Un jour, tu auras peut-être besoin d’elle. Demande-lui de l’aide si tu n’as pas d’autre solution, mais ne fais jamais de son amour une dette.
Ton grand-père, André.
Julien relut la lettre.
La première fois, il se concentra sur la phrase concernant sa part.
La deuxième fois, il remarqua celle qui parlait de sa mère.
À la troisième lecture, il ne put plus ignorer le reste.
Ne confonds jamais ce qu’elle peut offrir avec ce qu’elle te doit.
Il reposa la feuille.
Lucie avait pâli.
— Julien, c’est exactement ce que tu fais depuis des années.
— Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi.
Il se leva brusquement.
— Mon grand-père m’a laissé une part ! Ce n’est pas rien !
— Nous ne savons même pas si cette part existe encore sous cette forme. Le document est ancien. Il faut consulter le notaire.
— Elle aurait pu nous en parler.
— Peut-être. Mais elle n’avait pas à nous donner accès à ses papiers en son absence.
Julien commença à rassembler les documents.
Lucie lui attrapa doucement le poignet.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je les emporte. Nous les ferons examiner.
— Non.
Il la regarda, stupéfait.
— Pardon ?
— Tu as entendu ta mère. Elle t’a demandé de ne rien toucher. Tu n’as pas le droit de prendre ces documents parce que tu es curieux ou parce que ton beau-père a des dettes.
— Ce sont aussi mes affaires !
— Peut-être que certains documents te concernent. Mais tu ne peux pas décider tout seul de ce qu’ils signifient.
Julien arracha son poignet.
— Tu veux que je fasse quoi ? Que je retourne chez ton père les mains vides ?
— Mon père n’a pas le droit de nous pousser à voler des papiers à ta mère.
Le mot resta suspendu entre eux.
Voler.
Julien regarda le sac noir.
Pour la première fois, il réalisa à quel point la situation pouvait paraître grave de l’extérieur.
Il n’avait pas forcé la porte. Il avait utilisé une clé qu’il avait conservée.
Mais il était entré sans autorisation, avait ouvert un meuble privé et s’apprêtait à emporter des documents.
Il savait que sa mère lui avait demandé de ne pas le faire.
Et il avait continué.
Il referma le classeur d’un geste sec.
— Très bien. On ne prend rien.
Lucie ne bougea pas.
— Remets aussi la lettre dans son enveloppe.
Il obéit.
Puis ils rangèrent les documents à leur place.
Avant de fermer le secrétaire, Julien remarqua une petite boîte en bois dans le compartiment inférieur. Il la connaissait : son grand-père la gardait autrefois sur son bureau.
Il l’ouvrit.
À l’intérieur se trouvaient une montre ancienne, une photographie de famille et un petit carnet.
La première page portait une date : 12 mars 1998.
Julien feuilleta le carnet.
Des notes y avaient été consignées au fil des années : des montants, des rendez-vous chez le notaire, des réparations sur une maison près de Saint-Malo, des noms de personnes que Julien ne connaissait pas.
Puis il trouva une mention qui lui fit perdre ses couleurs.