Trente minutes pour faire tomber un empire
À 20 h 32, dans le grand salon du palace, Adrien Laroche se pencha vers Élodie et murmura quelque chose qui la fit sourire.
Elle croyait avoir gagné.
Elle avait la robe de Claire, ses bijoux, son alliance et sa place à la table d’honneur. Sur les écrans disposés près de la scène, le nom de Laroche Patrimoine apparaissait en lettres dorées, juste au-dessus du montant des dons recueillis par la Fondation Montaigne.
Il ne lui manquait qu’une chose : devenir officiellement la femme d’Adrien, et s’assurer que Claire ne puisse plus jamais réclamer ce qui lui appartenait.
Elle ignorait que, dans une chambre de l’avenue Foch, son plan venait de rencontrer un adversaire qu’elle avait toujours sous-estimé.
Lucas Delorme-Laroche.
Son propre filleul officieux, le garçon dont elle avait autrefois pincé la joue en plaisantant :
— Quand tu seras grand, tu me remercieras de t’avoir appris à reconnaître les gens importants.
Lucas avait alors douze ans. Il n’avait rien répondu.
Il avait simplement retenu la phrase.
Et il avait appris à observer.
— Maman, tu peux te lever ?
La question de Lucas ramena Claire à la réalité.
Elle tenta de poser les pieds au sol. Ses jambes tremblaient encore et une vague de vertige lui fit fermer les yeux.
— Pas toute seule, répondit-elle.
Lucas se tourna immédiatement vers Madame Morel.
— Appelez les secours. Expliquez que maman présente des symptômes apparus après avoir bu une tisane préparée par une invitée. Dites-leur aussi qu’on soupçonne une substance inconnue. Gardez la tasse et tout ce qui reste du liquide. Ne nettoyez rien.
La gouvernante acquiesça, déjà en train de composer le numéro.
Claire regarda son fils.
— Tu crois vraiment qu’Élodie m’a fait quelque chose ?
— Je ne veux pas transformer un soupçon en certitude. Les médecins devront déterminer ce qui t’est arrivé. Mais j’ai entendu sa voix sur un enregistrement où elle demande comment affaiblir quelqu’un sans laisser de signe évident. Et je sais qu’elle a menti sur ton état.
Il posa une main sur celle de sa mère.
— Je ne laisserai personne décider à ta place de ce qui s’est passé.
Cette phrase fit plus de bien à Claire que toutes les promesses qu’Adrien lui avait faites depuis des années.
Elle avait passé si longtemps à essayer de sauver son mariage qu’elle avait oublié qu’elle avait le droit d’être protégée, elle aussi.
— Et la partie dont tu parles ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu as préparé ?
Lucas baissa les yeux vers sa tablette.
— Rien qui puisse être annulé par un simple coup de téléphone. J’ai transmis les documents à notre avocate, Maître Sophie Varenne. Elle a déjà contacté les personnes compétentes pour préserver les preuves. Ce soir, nous allons empêcher papa de signer un accord qui aurait pu détruire ce que grand-père a construit.
Claire se raidit.
— Quel accord ?
Lucas ouvrit un dossier intitulé Opération Montaigne.
À l’intérieur se trouvaient des courriels, des tableaux financiers, plusieurs versions d’un contrat et des relevés de virements. Certaines pages étaient marquées de commentaires manuscrits.
— Depuis plusieurs mois, papa prépare la cession d’une partie des actifs de Laroche Patrimoine à une société appelée Asterion Conseil. Officiellement, cette société doit apporter de nouveaux capitaux et financer une expansion internationale. En réalité, elle est liée à un homme qui travaille avec Élodie depuis longtemps.
— Qui ?
— Victor Sennier. Un intermédiaire financier. Il a déjà été cité dans des litiges commerciaux, mais je ne sais pas encore ce qui est établi et ce qui ne l’est pas. Ce que je sais, c’est qu’Asterion a reçu des informations confidentielles sur nos actifs avant même que le conseil d’administration approuve l’opération.
Claire pâlit davantage.
Laroche Patrimoine n’était pas seulement l’entreprise de son mari. C’était l’œuvre de son père, Henri Delorme. Il l’avait fondée avec deux associés, puis développée pendant trente ans en refusant les opérations spéculatives et les promesses trop belles pour être vraies.
À sa mort, il avait laissé à Claire une participation importante dans la société.
Elle avait ensuite épousé Adrien, qui travaillait alors dans le département financier. Peu à peu, il avait pris la direction de l’entreprise. Claire, de son côté, s’était consacrée à la fondation familiale et à leur fils.
Elle n’avait jamais cessé de participer aux décisions majeures. Mais elle avait fini par faire confiance à Adrien sur les détails.
C’était précisément là que tout avait commencé.
— Tu veux dire qu’Adrien prépare une vente dans mon dos ?
— Il prépare une opération qui pourrait réduire considérablement la valeur de tes parts et transférer certains actifs à une société que tu n’as jamais approuvée. Il compte faire signer ce soir un document qui te présente comme consentante.
Lucas fit défiler une page.