Claire reconnut sa signature.
Ou plutôt, quelque chose qui lui ressemblait.
— Je n’ai jamais signé ça.
— Je le sais.
— C’est mon nom.
— Oui. Mais la signature apparaît sur une version numérique du document. Maître Varenne a demandé qu’on en conserve toutes les versions et les métadonnées. Il faudra une expertise pour déterminer comment elle a été produite.
Claire fixa l’écran.
La trahison avait donc dépassé les frontières de son mariage. Elle touchait son héritage, son entreprise, le nom de son père.
— Pourquoi Élodie porte-t-elle mes bijoux ce soir ? demanda-t-elle soudain. Pourquoi cette mise en scène ?
Lucas inspira lentement.
— Parce qu’elle ne voulait pas seulement prendre ta place dans la vie de papa. Elle voulait que tout le monde pense que tu lui avais cédé cette place volontairement. La robe, l’alliance, les bijoux, ton nom sur l’invitation… C’est une histoire qu’elle raconte avant même que tu puisses parler.
Il marqua une pause.
— Et si tu avais été trop faible pour te présenter demain, elle aurait pu prétendre que tu traversais une crise personnelle. Ensuite, elle aurait demandé qu’on limite ton rôle dans l’entreprise.
Claire sentit une colère froide remplacer peu à peu la confusion.
— Alors nous allons lui montrer que je suis encore capable de parler.
Lucas eut un léger sourire.
— C’est exactement ce que Maître Varenne espère.
À 20 h 38, les secours arrivèrent.
Les médecins examinèrent Claire, recueillirent ses premières déclarations et décidèrent de la conduire à l’hôpital pour des examens complémentaires. La gouvernante remit aux professionnels les éléments qu’elle avait conservés, sans les manipuler davantage.
Avant de quitter l’appartement, Claire attrapa le poignet de son fils.
— Tu viens avec moi.
— Je dois rejoindre Maître Varenne.
— Lucas…
— Maman, je ne vais pas te laisser seule. Je vais rester joignable, et Sophie sera à l’hôpital avant que tu aies fini les premiers examens. Mais il y a une chose que je dois faire maintenant.
Il se pencha vers elle.
— Je dois empêcher papa de signer.
Claire voulut protester. Puis elle vit dans ses yeux quelque chose qu’elle n’avait jamais remarqué aussi clairement : son fils n’agissait pas par vengeance. Il avait peur, lui aussi. Mais il avait choisi de ne pas laisser cette peur décider à sa place.
Elle desserra les doigts.
— Alors fais ce que tu as à faire. Mais promets-moi une chose.
— Laquelle ?
— Ne deviens pas comme lui pour le battre.
Lucas resta silencieux quelques secondes.
— Je te le promets.
Puis il prit sa veste et quitta l’appartement.
À 20 h 41, le maître de cérémonie monta sur scène.
— Mesdames et messieurs, nous allons maintenant procéder à la vente aux enchères exceptionnelle de ce soir. Nous remercions chaleureusement madame Élodie Marchand-Laroche pour son engagement généreux…
Un murmure parcourut les tables.
Élodie ne s’appelait pas Marchand-Laroche. Pas encore. Mais le présentateur avait lu le nom indiqué sur sa fiche.
Elle se redressa, amusée par l’effet produit.
Adrien, assis à côté d’elle, lui adressa un regard d’avertissement.
— Tu m’avais dit que nous attendrions la fin de la soirée.
— Et toi, tu m’avais promis que tout serait réglé avant ce soir.
— Pas ici.
— Tu préfères que je continue à vivre dans l’ombre ?
Elle avait parlé assez bas pour que les invités voisins ne comprennent pas les mots, mais son expression était devenue dure.
Adrien se força à sourire aux photographes.
— Nous parlerons après la signature.
Élodie porta une main à son collier d’émeraudes.
— Après la signature, il n’y aura plus rien à discuter.
Ce collier était le dernier élément du plan. Claire avait prévu de le prêter à la Fondation Montaigne pour une vente caritative, mais elle n’avait jamais signé le document de transfert définitif. La pièce appartenait toujours à la collection familiale.
Élodie avait convaincu Adrien de la laisser le porter, en affirmant que Claire avait donné son accord.
Le directeur de la fondation avait accepté, persuadé que la famille Delorme-Laroche avait validé ce geste.
Personne n’avait pris la peine de vérifier auprès de Claire.
Lorsque le maître de cérémonie annonça la première enchère, Élodie se leva pour présenter le collier.
Les flashes crépitèrent.
— Cette pièce représente pour moi la transmission, déclara-t-elle. La transmission de valeurs, d’une histoire et d’un engagement. Je suis heureuse de contribuer à une cause qui nous dépasse tous.
Des applaudissements polis retentirent.
Au fond de la salle, un homme en costume sombre venait d’entrer.
Lucas.
Il était accompagné de Maître Sophie Varenne, une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux courts et au regard précis. Elle tenait une chemise cartonnée contre elle.
Ils ne se dirigèrent pas vers la scène.