Le secret de l’incendie
Claire fixa l’écran de son téléphone jusqu’à ce que les lettres deviennent floues.
« La prochaine fois, ton enfant ne sera pas épargné. »
Elle posa une main sur son ventre. Le bébé bougea doucement, comme s’il ignorait encore que le monde pouvait être cruel avant même sa naissance.
— Adrien, dit-elle d’une voix blanche. Qui est cet homme ?
Adrien resta silencieux.
Sur la photographie, Marc se tenait près de la voiture, le visage à moitié dissimulé par une casquette sombre. Claire connaissait cette silhouette. Elle l’avait aperçue six ans plus tôt, devant l’atelier de son père, quelques heures avant l’incendie qui avait coûté la vie à Jacques Legrand.
À l’époque, la police avait conclu à un accident électrique. L’imprimerie avait brûlé en moins de vingt minutes. Les voisins avaient entendu une explosion, puis les pompiers étaient arrivés trop tard pour sauver Jacques, qui travaillait encore à l’intérieur.
Claire n’avait jamais cru tout à fait à la thèse de l’accident.
Son père vérifiait ses installations chaque année. Il avait même remplacé le tableau électrique quelques mois avant le drame. Mais elle n’avait ni les moyens ni les preuves nécessaires pour contester les conclusions de l’enquête.
— Tu le connais, répéta-t-elle.
Adrien passa une main sur son front blessé. Le sang avait séché près de sa tempe.
— Oui.
— Depuis quand ?
Il inspira profondément.
— Depuis avant la mort de ton père.
Claire sentit le sol se dérober sous ses pieds.
— Et tu ne m’as rien dit ?
— Je ne savais pas que tu étais sa fille quand nous nous sommes rencontrés.
— Mais après ?
Il détourna les yeux.
Ce geste lui donna sa réponse avant même qu’il parle.
— Après, j’ai découvert ton nom, dit-il. J’ai compris que tu étais la fille de Jacques Legrand. J’ai voulu te parler, mais tu avais déjà coupé tout contact.
— Tu aurais pu m’écrire. Tu aurais pu m’appeler. Tu aurais pu venir me voir et me dire que tu connaissais l’homme qui avait détruit ma famille !
— J’aurais dû.
Il ne chercha pas d’excuse.
Claire sentit sa colère monter, plus forte que sa peur.
— Alors pourquoi tu ne l’as pas fait ?
Adrien s’assit au bord du fauteuil, les épaules soudain lourdes.
— Parce que je savais que mon entreprise avait été utilisée pour couvrir certaines opérations illégales. Et parce que j’avais peur de ce que tu découvrirais sur moi.
Elle recula légèrement.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Je n’ai pas ordonné l’incendie de l’atelier de ton père. Mais j’ai signé des contrats sans poser suffisamment de questions. Des sociétés de sous-traitance ont utilisé mes entrepôts et mes camions pour déplacer des marchandises qui n’auraient jamais dû y passer. Quand j’ai compris qu’il y avait quelque chose de grave, j’ai essayé de faire le ménage en interne.
— Et mon père ?
Adrien ferma les yeux une seconde.
— Jacques avait découvert des documents qui prouvaient qu’une partie des factures de transport était falsifiée. Il imprimait des dossiers pour un cabinet comptable qui travaillait avec plusieurs entreprises du port. Il avait compris que certaines sociétés servaient à détourner de l’argent et à masquer des livraisons clandestines.
Claire se rappela les derniers mois de son père : ses appels interrompus lorsqu’elle entrait dans la pièce, les dossiers qu’il rangeait dans un tiroir fermé, cette phrase étrange qu’il lui avait répétée la veille de sa mort.
« Si quelqu’un te demande ce que j’imprime, tu ne sais rien. Tu comprends, ma chérie ? »
À l’époque, elle avait cru qu’il s’agissait d’une simple précaution professionnelle.
— Tu savais qu’il était menacé ?
— Pas au début.
— Mais ensuite ?
Adrien ne répondit pas assez vite.
Claire sentit ses yeux la brûler.
— Ensuite, tu l’as su.
— Oui.
Elle détourna la tête. Pendant six ans, elle avait vécu avec la conviction que son père était mort dans un accident absurde. Pendant six ans, elle avait pleuré un homme qui avait essayé de faire son travail honnêtement. Et l’homme dont elle avait aimé la voix, le rire et la chaleur connaissait une partie de la vérité.
— Sors, murmura-t-elle.
— Claire…
— Sors !
Adrien se leva aussitôt.
— Je vais sortir. Mais avant, il faut que tu saches une chose : la personne qui a organisé cet incendie n’est pas seulement liée à mon ancienne société. Elle a aussi des liens avec la famille de Mathieu.
Claire le regarda, pétrifiée.
— Quoi ?
— Le père de Mathieu, Bernard Lefèvre, n’était pas un simple partenaire commercial. Il travaillait avec les hommes qui ont utilisé mes contrats pour dissimuler leurs activités. Et Marc était l’un de ses exécutants.
Le silence qui suivit fut interrompu par un bruit dans le couloir.