Il arriva à l’hôpital moins de vingt minutes plus tard, le visage blême, encore vêtu de son costume.

Mais il ne pénétra pas dans la chambre sans permission. Il attendit dans le couloir, près de la porte, jusqu’à ce qu’une infirmière lui indique qu’il pouvait entrer.

Claire était épuisée.

— Le médecin dit que le bébé doit naître maintenant, murmura-t-elle.

Adrien s’approcha, les yeux brillants.

— Je suis là.

Elle lui prit la main.

— Je ne sais pas si je pourrai te pardonner un jour.

— Je sais.

— Je ne veux pas que tu me promettes que tout ira bien.

Il serra doucement ses doigts.

— Alors je ne te le promets pas. Je reste avec toi, et nous écouterons les médecins.

Elle ferma les yeux.

Cette réponse, si simple, lui apporta plus de réconfort que toutes les grandes déclarations qu’il aurait pu faire.

Les heures suivantes furent longues.

Puis, à l’aube, un cri retentit dans la salle.

Un bébé venait de naître.

Une petite fille.

Les médecins l’emmenèrent immédiatement pour les soins nécessaires, car elle était prématurée. Claire, épuisée, attendit les nouvelles, incapable de détacher les yeux de la porte.

Adrien se tenait à côté d’elle, silencieux.

Enfin, une pédiatre entra.

— Votre fille est fragile, mais elle respire seule. Nous allons la surveiller de très près et lui apporter les soins dont elle a besoin.

Claire éclata en sanglots.

Adrien posa son front contre sa main.

— Comment veux-tu l’appeler ? murmura-t-il.

Claire tourna les yeux vers lui.

— Jeanne.

C’était le prénom de sa mère, morte lorsqu’elle était adolescente. Son père avait toujours dit qu’elle avait été la personne la plus courageuse qu’il ait connue.

Adrien répéta doucement :

— Jeanne.

Quelques heures plus tard, Claire put voir sa fille dans l’unité de néonatalogie. Le bébé était minuscule, enveloppé dans une couverture blanche, avec des fils reliés aux appareils qui surveillaient son état.

Claire posa un doigt contre sa petite main.

Jeanne referma ses doigts autour du sien.

À cet instant, toutes les affaires, les menaces et les secrets semblèrent s’éloigner.

Il ne restait que cette main minuscule et une promesse que Claire se fit à elle-même :

Sa fille grandirait en sachant qu’elle avait le droit d’être protégée. Elle n’aurait jamais à payer pour les erreurs des adultes.

Adrien, debout derrière la vitre, regardait la scène avec les yeux pleins de larmes.

Il avait voulu bâtir un empire.

Il comprenait désormais que sa plus grande responsabilité était de devenir digne de la confiance de ceux qu’il aimait.

Le procès et la vérité

Les mois suivants furent consacrés à l’enquête et aux procédures judiciaires.

Les éléments réunis par les policiers permirent de démontrer que l’incendie de l’imprimerie n’avait pas été accidentel. Plusieurs personnes furent poursuivies pour des faits liés à l’incendie, aux fraudes et aux tentatives d’intimidation. Les responsabilités exactes de chacun furent examinées devant la justice, sur la base des preuves et des témoignages recueillis.

Bernard Lefèvre dut répondre de son rôle dans le réseau. Marc fut poursuivi pour sa participation aux actes criminels, notamment à l’attaque du parking. Les faits concernant les coups de feu furent eux aussi instruits, à partir des images, des expertises balistiques et des éléments de l’enquête.

Adrien fut interrogé sur les contrats de son groupe et sur ce qu’il avait su au fil des années. Il dut reconnaître qu’il avait fermé les yeux sur des signaux inquiétants et qu’il avait trop longtemps privilégié la croissance de son entreprise au détriment de contrôles suffisants.

Il ne fut pas déclaré coupable de l’incendie de Jacques Legrand, mais cela ne l’exonérait pas de ses responsabilités de dirigeant dans la manière dont certaines opérations avaient été supervisées.

Claire assista à une partie des audiences.

Elle ne chercha pas à obtenir une vengeance personnelle. Elle voulait comprendre ce qui était arrivé à son père, faire reconnaître les faits et empêcher que d’autres familles soient détruites par le même système.

Le jour où les circonstances de l’incendie furent enfin établies par les preuves présentées au tribunal, elle sortit du palais de justice avec la lettre de son père dans son sac.

Elle s’arrêta sur les marches et leva les yeux vers le ciel gris du Havre.

— C’est fini, papa, murmura-t-elle.

Ce n’était pas tout à fait vrai. La douleur resterait. L’absence aussi.

Mais le mensonge qui avait entouré sa mort ne pouvait plus lui voler la vérité.

Mathieu, qui avait témoigné contre son père, se trouvait à quelques mètres. Il attendit que Claire le remarque avant de s’approcher.

— Je voulais te dire que je suis désolé.

Elle le regarda sans haine, mais sans tendresse.

— Je t’ai entendu.

— Je sais que ça ne répare rien.

— Non. Ça ne répare rien.

Il hocha la tête.