— Claire, je suis désolé pour ton père. Et je suis désolé de ne pas avoir eu le courage de te parler quand j’ai découvert qui tu étais.

Elle ne répondit pas.

Lorsqu’il fut sorti, elle resta longtemps immobile.

Elle l’aimait encore, quelque part. C’était précisément ce qui rendait sa colère si douloureuse.

Mais elle n’allait pas confondre l’amour avec l’obligation de pardonner.

Pas cette fois.

Le témoignage de Mathieu

Trois jours plus tard, Mathieu se présenta au commissariat.

Il demanda à parler au commandant Renaud.

Au début, il se contenta de raconter ce qu’il avait entendu dans le bureau de son père. Le commandant l’écouta sans l’interrompre, puis lui demanda s’il possédait des éléments permettant de corroborer ses déclarations.

Mathieu hésita.

— Il y a un ordinateur dans le bureau de mon père. Il utilise une messagerie professionnelle, mais il conserve aussi des sauvegardes sur un disque externe.

— Avez-vous accès à ces fichiers ?

— Oui. Mais je ne veux pas que vous pensiez que je suis venu ici uniquement pour me protéger.

Le commandant posa son stylo.

— Je ne suis pas chargé de juger vos motivations. Je suis chargé de vérifier les faits.

Mathieu baissa la tête.

— J’ai été cruel avec Claire. Au supermarché, je voulais lui faire honte. Je voulais qu’elle regrette de m’avoir quitté, même si c’est moi qui l’avais trompée. Je pensais que si elle se retrouvait seule et sans argent, elle finirait par admettre qu’elle avait besoin de moi.

Il avala difficilement sa salive.

— Et puis j’ai vu Delmas arriver. J’ai compris qu’elle ne dépendait plus de moi. Alors j’ai essayé de la blesser encore davantage.

— Pourquoi nous raconter cela ?

— Parce que je ne veux plus me mentir. Je ne suis pas responsable de tout ce que mon père a fait. Mais je suis responsable de ce que j’ai fait à Claire. Et je peux au moins arrêter de protéger les gens qui lui ont fait du mal.

Il remit aux enquêteurs les éléments qu’il pouvait fournir légalement et accepta de témoigner.

Ce témoignage ne suffisait pas à établir toute l’affaire, mais il permit aux policiers d’obtenir des autorisations supplémentaires et d’approfondir leurs recherches.

Quelques jours plus tard, les enquêteurs procédèrent à plusieurs perquisitions.

Ils découvrirent des correspondances entre Bernard Lefèvre et Marc, des transferts financiers vers des sociétés intermédiaires et des messages faisant référence à la récupération de documents détenus par Jacques Legrand.

D’autres éléments reliaient Marc à la voiture utilisée lors de la fusillade du parking.

L’enquête ne révéla pas immédiatement toute la chaîne de commandement. Mais elle établit suffisamment d’indices pour conduire à plusieurs interpellations.

Marc fut retrouvé dans une résidence louée sous une fausse identité. Il tenta d’abord de nier les faits, avant que les preuves matérielles ne contredisent son récit.

Bernard Lefèvre fut à son tour placé en garde à vue.

Lorsqu’il comprit que son fils avait témoigné, il entra dans une colère noire.

— Tu as détruit ta propre famille ! lui lança-t-il lors d’une confrontation organisée par les enquêteurs.

Mathieu resta silencieux un instant.

Puis il répondit :

— Non. J’ai cessé de faire semblant que nous étions une famille parce que nous avions de l’argent.

Bernard détourna le regard.

Il n’avait plus de menace assez forte pour faire taire son fils.

Une naissance au milieu de la tempête

Le dernier mois de grossesse de Claire fut difficile.

Elle avait retrouvé une partie de son calme, mais les conséquences des événements continuaient de peser sur elle. Les médecins surveillaient attentivement sa tension et lui recommandaient de se reposer autant que possible.

Adrien ne venait plus sans prévenir. Il lui envoyait parfois un message pour demander des nouvelles, puis attendait qu’elle choisisse de répondre.

Il avait également pris une décision importante : il se retirait de plusieurs fonctions opérationnelles pendant que des audits indépendants examinaient les activités de son groupe. Il coopérait avec les enquêteurs et avait demandé à son conseil d’administration de rendre publics les résultats de l’examen lorsque cela serait légalement possible.

Pour la première fois, il acceptait que sa réputation ne soit pas quelque chose qu’il pouvait contrôler seul.

Un soir, alors que Claire rentrait d’un rendez-vous médical, elle ressentit une douleur brutale dans le bas du ventre.

Elle s’arrêta sur le trottoir et s’appuya contre un mur.

La douleur revint.

Cette fois, elle comprit qu’il fallait appeler les secours.

À l’hôpital, les médecins confirmèrent que le travail avait commencé trop tôt. Ils firent tout ce qui était nécessaire pour prendre soin d’elle et du bébé.

Claire passa plusieurs heures dans une chambre, les doigts crispés sur les draps.

Elle n’avait jamais eu aussi peur.

Lorsqu’une infirmière lui demanda si elle souhaitait prévenir quelqu’un, elle hésita.

Puis elle prononça un nom.

— Adrien.