Je ne sais pas jusqu’où cette affaire remonte. Je sais seulement que certains hommes sont prêts à intimider ceux qui posent des questions.
Ne cherche pas à les affronter. Remets ces documents à la police. Et surtout, ne crois jamais que tu dois te mettre en danger pour réparer ce que les adultes ont brisé.
Je t’aime plus que tout au monde.
Papa.
Claire plaqua la lettre contre sa poitrine.
Pendant six ans, elle avait pensé que son père était mort sans avoir eu le temps de lui dire au revoir.
Il lui avait laissé ces mots.
Il avait essayé de la protéger, même sans pouvoir imaginer ce qu’elle traverserait ensuite.
Le commandant prit le carnet noir avec des gants. Plusieurs pages contenaient des numéros de sociétés, des dates, des montants et des annotations. La clé USB semblait également contenir des copies de factures et des échanges de courriels.
Tout devait être authentifié, mais le dossier prenait soudain une ampleur nouvelle.
— Votre père avait peut-être conservé ce qu’il nous manquait, dit le commandant.
Claire essuya ses joues.
— Alors faites en sorte que sa mort n’ait pas servi à rien.
— Nous ferons notre travail.
Elle regarda une dernière fois la lettre.
Pour la première fois depuis l’incendie, sa douleur avait un chemin à suivre.
Mais elle ignorait encore que le nom le plus compromettant figurait dans les dernières pages du carnet.
Celui de Bernard Lefèvre.
Le père de Mathieu.
L’homme qui voulait acheter le silence
Le soir même, Bernard Lefèvre reçut un appel de Marc.
— Nous avons un problème, annonça ce dernier.
— Tu devais régler ça.
— Delmas a survécu. Et la femme a été mise sous protection.
Bernard se leva de son bureau.
— Quelle femme ?
— Claire Legrand. La fille de l’imprimeur.
Le visage de Bernard se durcit.
— Tu m’avais assuré que tous les documents avaient brûlé.
— Je le croyais.
— Tu croyais ? répéta Bernard d’une voix glaciale. Tu as fait six ans de silence avec cette certitude, et maintenant tu me dis que tu croyais ?
Marc ne répondit pas.
Bernard raccrocha et appela son fils.
Mathieu arriva moins de vingt minutes plus tard. Il avait encore sur le visage l’expression arrogante qu’il affichait lorsqu’il voulait faire croire qu’aucune situation ne pouvait lui échapper.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Bernard lui montra la photographie prise sur le parking du supermarché.
— Tu m’avais dit que tu allais simplement lui parler.
— Je lui ai parlé.
— Et ensuite, tu as provoqué une scène publique avec la femme de Delmas ?
Mathieu eut un sourire nerveux.
— Je ne savais pas qu’il serait là.
— Tu ne sais jamais rien ! Tu as passé des mois à te vanter d’avoir quitté cette fille, et maintenant tu l’as placée au milieu d’une affaire qui pourrait détruire tout ce que j’ai construit.
Mathieu serra les mâchoires.
— C’est elle qui m’a humilié en refusant mon argent.
Bernard le fixa comme s’il venait de découvrir une nouvelle forme de stupidité.
— Tu lui as tendu deux cents euros devant tout le monde, et tu crois que c’est elle qui t’a humilié ?
— Elle aurait dû accepter.
— Ce n’est pas une question de fierté, imbécile ! C’est une question de survie.
Mathieu pâlit.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Bernard s’assit lentement.
Il n’avait jamais raconté toute la vérité à son fils. Il lui avait seulement expliqué que certaines affaires exigeaient de la discrétion, que des partenaires pouvaient se montrer dangereux et qu’il fallait parfois payer pour éviter les problèmes.
Mais le dossier de Jacques Legrand menaçait désormais de relier son entreprise à des années de fraude et de corruption.
— Ton père a pris des risques, dit-il. Des risques que tu n’es pas en mesure de comprendre.
— Alors dis-moi.
Bernard le regarda longtemps.
— L’imprimeur avait des preuves contre nous. Il aurait pu les transmettre aux autorités. Marc devait récupérer les documents et le faire taire.
Mathieu resta figé.
— Tu veux dire que…
— Je veux dire que l’incendie n’était pas un accident.
Le silence devint insupportable.
Mathieu se recula d’un pas.
— Tu m’avais dit qu’il y avait eu un court-circuit.
— C’est ce que tout le monde devait croire.
— Il est mort là-dedans ?
Bernard ne répondit pas immédiatement.
Puis il hocha la tête.
Mathieu porta une main à sa bouche.
Il avait connu Claire pendant quatre ans. Il avait mangé à la table de Jacques, plaisanté avec lui, demandé son avis lorsqu’il cherchait à convaincre Claire de déménager. Il avait même reçu de lui un cadeau lorsqu’il avait obtenu son premier poste dans l’entreprise familiale.