La porte d’entrée s’ouvrit brusquement.
Une femme d’une soixantaine d’années apparut dans l’encadrement, enveloppée dans un manteau couleur ivoire, une écharpe de soie nouée autour du cou. Ses cheveux argentés étaient impeccablement coiffés. À son poignet brillait une montre qui valait probablement plusieurs mois de salaire de Camille.
Elle s’appelait Hélène de Vilmorin.
La mère de Marianne, l’épouse décédée de Julien. La grand-mère de Noé.
Et, depuis la mort de sa fille, la personne qui décidait de presque tout au domaine des Vignes Blanches.
Son regard tomba sur Camille, puis sur le nourrisson endormi contre elle.
— Je vous ai posé une question, lança-t-elle. Êtes-vous sourde ?
Camille ne répondit pas immédiatement. Noé respirait toujours trop vite. Sa joue était brûlante contre son épaule.
— Je suis la nouvelle cuisinière. Votre petit-fils a une forte fièvre. Il a besoin d’un examen médical.
Hélène eut un rire bref.
— Quelle surprise ! Une employée qui se prend déjà pour la maîtresse de maison.
Elle retira ses gants, les posa sur le buffet et s’approcha.
— Donnez-moi Noé.
— Il faut d’abord que le médecin l’examine.
Le visage d’Hélène se durcit.
— Je vous ai dit de me le donner.
Julien se leva enfin.
— Maman, elle a raison. Noé est brûlant depuis cet après-midi. Il faut rappeler le médecin.
Hélène tourna lentement la tête vers lui.
— Je croyais que nous avions déjà réglé cette question.
— Quelle question ?
— Celle de son traitement.
Elle glissa une main dans son sac à main et en sortit un petit flacon en verre ambré. Aucun nom, aucune étiquette, aucune indication de dosage. Seulement un bouchon blanc et une bande de ruban adhésif autour du goulot.
Camille sentit son estomac se nouer.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
Hélène leva le flacon à hauteur de ses yeux.
— Son médicament.
— Quel médicament ?
— Vous êtes cuisinière, ma petite. Pas médecin.
— Justement. Je ne donnerai pas à un bébé un produit dont personne ne peut me dire le nom.
Hélène sourit sans chaleur.
— Marianne aussi posait beaucoup trop de questions.
Le silence qui suivit fut si brutal que Julien sembla perdre l’équilibre.
— Maman, ne commence pas.
— Pourquoi ? Nous allons enfin pouvoir parler franchement, puisque cette femme semble avoir décidé de s’installer au milieu de notre famille.
Hélène se tourna de nouveau vers Camille.
Puis elle prononça une phrase qui fit basculer toute la soirée.
— Votre prédécesseuse, elle, savait garder la bouche fermée. C’est pour cela qu’elle a pu rester ici jusqu’au jour où Marianne est morte.
Camille sentit le bébé remuer contre elle.
Julien devint livide.
— Sors ce flacon de cette maison, dit-il d’une voix étranglée.
Hélène le fixa, incrédule.
— Pardon ?
— Tu m’as entendue. Pose-le et sors.
— Tu oses me parler ainsi devant une employée ?
— Je te parle ainsi devant mon fils.
Pour la première fois depuis son arrivée, Hélène sembla perdre le contrôle de son visage. Ses lèvres se pincèrent, et ses yeux se remplirent d’une colère froide.
Camille ne savait rien de Marianne, sinon ce qu’elle avait aperçu sur la photographie près de la cheminée. Une femme qui souriait avec douceur, un bébé dans les bras et un mari qui semblait heureux à ses côtés.
Mais elle comprenait une chose : le flacon ne devait pas être administré sans identification médicale.
Elle posa Noé dans le berceau portable qu’elle avait installé près de la cuisine, l’enveloppa dans une couverture sèche et prit son téléphone.
— Qu’est-ce que vous faites ? demanda Hélène.
— J’appelle les secours.
— Vous n’allez pas faire venir les gendarmes pour une simple fièvre !
— Je n’appelle pas les gendarmes. J’appelle les services médicaux. Un nourrisson a une température de 39,8 °C, et un produit non identifié circule dans cette maison.
— Raccrochez immédiatement !
Camille ne lui accorda même pas un regard.
Elle donna l’adresse du domaine, précisa l’âge approximatif du bébé, la température mesurée et les symptômes qu’elle avait observés. Elle expliqua aussi qu’un flacon sans étiquette avait été présenté comme un médicament, sans que personne puisse en confirmer le contenu.
La personne au téléphone lui demanda de suivre les instructions des professionnels, de ne pas administrer le produit et de surveiller la respiration de l’enfant. Une équipe médicale fut envoyée.
Quand Camille raccrocha, Hélène s’était rapprochée du berceau.
— Vous avez commis une grave erreur, murmura-t-elle.
— Peut-être. Mais je préfère répondre d’un appel aux secours que d’avoir laissé un bébé sans soins.
Hélène se tourna vers Julien.
— Tu vas la laisser faire ?
Julien regardait le flacon.
— Depuis combien de temps lui donnes-tu ça ?
La question semblait lui coûter chaque mot.
Hélène ne répondit pas.
— Maman. Depuis combien de temps ?
— C’est un traitement prescrit.