L’officier nota le nom et demanda à Julien s’il pouvait fournir les coordonnées de Sophie.
— Oui.
— Nous aurons également besoin de comprendre qui avait accès à la chambre de l’enfant, aux produits qui lui étaient administrés et à ses dossiers médicaux.
Julien acquiesça.
Avant de partir, l’officier lui rappela de ne rien jeter ni déplacer dans la maison et de signaler tout élément susceptible d’intéresser l’enquête.
Le flacon devait être remis aux autorités dans des conditions permettant son examen.
Pour la première fois, Julien comprit que ce qui se passait au domaine ne pourrait plus être réglé par un simple appel à sa belle-mère.
Le lendemain matin, Noé ouvrit les yeux.
Il était encore fatigué, mais il réagit à la voix de son père. Julien se pencha près du lit et lui prit doucement la main.
— Je suis là, mon petit.
Noé remua les doigts autour des siens.
Julien se mit à pleurer.
Camille détourna les yeux pour leur laisser ce moment.
Le médecin leur expliqua que la surveillance devait se poursuivre et que la cause de la fièvre restait à établir. Il insista sur la nécessité de suivre strictement les prescriptions et de ne jamais administrer à l’enfant un produit dont l’identité, la composition et le dosage n’étaient pas confirmés.
Julien écouta chaque mot.
Il posa des questions. Il prit des notes. Il demanda comment reconnaître une aggravation et à quel moment revenir en urgence après la sortie.
Camille observa son changement sans le confondre avec une réparation complète. Une nuit de peur ne suffisait pas à transformer un homme, mais elle pouvait parfois le forcer à regarder ce qu’il avait laissé devenir normal.
Quand il revint s’asseoir près d’elle, il avait les yeux rouges.
— Je ne sais pas comment je vais affronter tout ça.
— Une chose à la fois.
— Et si j’ai laissé faire quelque chose d’impardonnable ?
Camille regarda Noé, qui s’était rendormi.
— Alors il faudra le reconnaître. Et faire tout ce qui est possible pour protéger votre fils maintenant.
Deux jours plus tard, les gendarmes revinrent au domaine avec les autorisations nécessaires pour examiner les lieux et recueillir les éléments utiles à l’enquête.
Hélène était présente.
Elle avait remplacé son manteau ivoire par un tailleur sombre, mais son visage affichait toujours la même certitude glaciale.
— C’est ridicule, déclara-t-elle. Tout cela parce qu’une employée a paniqué devant une fièvre.
Un gendarme lui demanda de ne pas entraver les vérifications.
Le flacon fut récupéré selon les procédures prévues. Les enquêteurs cherchèrent à établir sa provenance et à déterminer si d’autres produits semblables étaient conservés dans la maison.
Dans une armoire fermée à clé, ils découvrirent plusieurs petits contenants, certains portant des inscriptions manuscrites, d’autres sans indication claire. Ils furent inventoriés et examinés, sans qu’aucune conclusion ne soit tirée sur leur contenu avant les analyses.
Puis l’un des enquêteurs trouva un carnet.
Il était rangé au fond d’un tiroir du bureau d’Hélène, sous des factures anciennes et des enveloppes jaunies.
Les pages contenaient des dates, des horaires et des notes concernant Noé. Certaines mentions étaient banales : heure des repas, siestes, rendez-vous. D’autres étaient plus troublantes.
« Julien absent jusqu’à vingt heures. »
« Ne pas laisser Camille seule avec l’enfant. »
« Préparation du soir — dose réduite. »
Et, plusieurs pages plus loin :
« Si Julien pose des questions, rappeler qu’il n’est pas capable de gérer Noé depuis la mort de Marianne. »
L’enquêteur photographia les pages.
Hélène resta immobile, les bras croisés.
— Ce carnet ne prouve rien, dit-elle.
— C’est précisément pour cela que nous devons vérifier les éléments qu’il contient, répondit l’officier.
Julien, arrivé peu après, lut les quelques lignes qu’on lui présenta.
Son visage changea.
— Qu’est-ce que cela signifie, « dose réduite » ?
Hélène tourna les yeux vers lui.
— Ce ne sont que des notes privées.
— De quelle dose parles-tu ?
— Tu es en train de perdre la tête.
— Depuis combien de temps donnes-tu quelque chose à mon fils sans me le dire ?
Elle ne répondit pas.
Julien s’approcha, mais l’officier s’interposa pour éviter que la confrontation ne dégénère.
— Monsieur Armand, nous devons procéder aux vérifications. Nous vous demandons de ne pas intervenir.
Julien recula.
Hélène fut invitée à répondre aux questions des enquêteurs. Elle contesta toute intention malveillante et affirma avoir voulu protéger Noé, qu’elle jugeait fragile depuis la mort de sa mère.
Aucun résultat ne permettait encore d’établir que le flacon avait provoqué la fièvre, ni même d’en déterminer la nature exacte.
Mais une chose était désormais certaine : les circonstances exigeaient une enquête approfondie.
Trois jours plus tard, une femme se présenta au domaine.
Elle avait une cinquantaine d’années, des cheveux châtains coupés au carré et un manteau bleu marine un peu trop grand. Elle s’arrêta devant le portail comme si elle hésitait à entrer.