— Marianne me disait souvent que sa mère était trop envahissante. Je croyais qu’elle exagérait. Elles se disputaient parfois à propos de Noé, des décisions médicales, de l’argent… Après sa mort, j’étais incapable de réfléchir. Hélène est venue vivre ici et elle a tout pris en charge.

— Pourquoi ?

Julien passa les mains sur son visage.

— Parce que je ne supportais plus d’entrer dans la chambre de ma femme. Parce que je n’arrivais pas à entendre mon fils pleurer sans revoir les derniers jours de Marianne. Parce que j’avais peur de faire le moindre geste de travers.

Il fixa le sol.

— Et parce qu’il était plus facile de laisser quelqu’un d’autre décider.

Camille ne l’accabla pas. Elle connaissait les ravages du deuil, cette manière qu’a la douleur de rendre les gestes les plus simples insurmontables.

Mais elle savait aussi qu’un enfant ne pouvait pas attendre que les adultes retrouvent leur équilibre.

— Vous pouvez souffrir et demander de l’aide, dit-elle. Mais vous ne pouvez pas disparaître de la vie de votre fils pendant que quelqu’un d’autre décide de ce qu’il doit manger, boire ou recevoir comme traitement.

Julien acquiesça lentement.

Il ne chercha pas d’excuse.

Vers minuit, le médecin revint leur parler.

Noé était pris en charge et son état faisait l’objet d’une surveillance rapprochée. La fièvre nécessitait une attention médicale, mais les professionnels n’avaient pas encore déterminé avec certitude son origine. Ils poursuivaient les examens et souhaitaient établir si l’enfant avait reçu une substance non prescrite.

— Nous allons garder Noé en observation, expliqua le médecin. Nous devons rester prudents. Une fièvre élevée chez un nourrisson peut avoir plusieurs causes, et nous ne tirerons aucune conclusion avant d’avoir les résultats.

Julien hocha la tête.

— Est-ce qu’il va s’en sortir ?

— Nous faisons le nécessaire pour le soigner. Pour l’instant, restez disponible et transmettez-nous toute information sur les médicaments ou les produits auxquels il a pu être exposé.

Quand le médecin repartit, Julien se couvrit le visage.

Camille lui tendit un verre d’eau.

— Buvez un peu.

Il obéit mécaniquement.

— Vous n’avez aucune raison de rester, dit-il. Vous venez à peine d’arriver. Vous avez un contrat de cuisinière. Vous pourriez repartir demain et ne plus jamais entendre parler de nous.

Camille regarda la porte derrière laquelle Noé avait été installé.

— C’est vrai.

— Alors pourquoi restez-vous ?

Elle réfléchit avant de répondre.

— Parce que je sais ce que cela fait d’être invisible dans une maison pleine de gens. Quand j’avais douze ans, ma mère travaillait de nuit dans une résidence pour personnes âgées. Je m’occupais de mon petit frère après l’école. Un soir, il est tombé malade. J’ai appelé plusieurs fois une tante qui habitait à deux rues de chez nous. Elle m’a répondu que je dramatisais, que les enfants avaient souvent de la fièvre.

Elle s’interrompit.

— J’ai fini par demander de l’aide à une voisine. Elle nous a emmenés consulter. Mon frère allait bien ensuite, mais je n’ai jamais oublié ces heures où j’avais l’impression que personne ne voulait entendre ce que je disais.

Julien la regarda.

— Votre frère…

— Il va bien. Il a trente ans maintenant et deux enfants qui font beaucoup trop de bruit à Noël.

Un sourire bref passa sur son visage, puis disparut.

— Je ne veux pas que Noé soit laissé seul parce que les adultes autour de lui sont trop fiers, trop épuisés ou trop occupés à se protéger.

Julien baissa la tête.

— Merci.

— Ne me remerciez pas encore. Demain, il faudra faire ce qu’il faut, même si cela dérange quelqu’un.

À trois heures du matin, un officier de gendarmerie se présenta à l’hôpital.

Le personnel avait signalé la présence d’un produit non identifié et les circonstances préoccupantes dans lesquelles l’enfant avait été découvert. L’officier souhaitait recueillir les premières déclarations, sans interférer avec les soins.

Camille raconta précisément ce qu’elle avait vu : la chambre froide, la température mesurée, l’absence d’adulte auprès de Noé, puis l’arrivée d’Hélène et le flacon sans étiquette.

Elle ne prétendit pas savoir ce que contenait le produit.

Elle ne dit pas qu’Hélène avait voulu empoisonner son petit-fils.

Elle raconta seulement les faits.

Julien confirma qu’il ne connaissait pas le contenu du flacon et que sa belle-mère gérait habituellement les soins de l’enfant depuis le décès de Marianne.

L’officier demanda si d’autres personnes pouvaient avoir des informations.

Julien réfléchit, puis prononça un nom.

— Sophie. C’était l’ancienne employée de maison. Elle est partie deux mois après la mort de ma femme.

— Savez-vous pourquoi ?

— Hélène disait qu’elle avait volé des bijoux. Sophie niait. Je n’ai jamais su ce qui s’était réellement passé.

Camille se rappela alors la phrase prononcée dans la cuisine.

Votre prédécesseuse savait garder la bouche fermée.