Il reconnut avoir ignoré les avertissements de Sophie et s’être persuadé qu’il n’avait pas la force de gérer un conflit supplémentaire.

Il ne chercha pas à transformer son chagrin en excuse.

Noé quitta l’hôpital après plusieurs jours de surveillance, lorsque l’équipe médicale estima que son état permettait un retour à domicile avec des consignes précises.

Julien réorganisa immédiatement la maison.

Le chauffage fut réparé et contrôlé. Les chambres furent nettoyées. Tous les produits médicaux furent inventoriés, et aucun traitement ne serait désormais administré sans prescription claire et sans vérification auprès d’un professionnel de santé.

Il demanda également à un service spécialisé de l’aider à mettre en place un accompagnement adapté pour Noé.

Camille, qui avait accepté de rester provisoirement au domaine, prépara une soupe légère et des légumes cuits pour le dîner.

Lorsque Julien entra dans la cuisine, elle était en train de découper des carottes.

— Je voudrais vous demander quelque chose, dit-il.

Elle posa son couteau.

— Je vous écoute.

— Restez. Pas seulement comme cuisinière. J’ai besoin de quelqu’un de fiable auprès de Noé pendant que je remets les choses en ordre.

Camille le regarda attentivement.

— Je peux continuer à travailler ici, à condition que mon rôle soit clair. Je ne suis ni médecin ni nourrice diplômée. Je peux aider à organiser les repas et à veiller à ce que les consignes soient respectées, mais les décisions concernant la santé de Noé doivent revenir à vous et aux professionnels compétents.

— Vous avez raison.

— Et je ne resterai pas dans une maison où l’on me demande de me taire lorsque quelque chose met un enfant en danger.

Julien baissa la tête.

— Je ne vous le demanderai plus.

Camille ne répondit pas tout de suite.

Elle ne faisait pas confiance aux promesses prononcées sous le choc. La confiance, elle le savait, ne se réclamait pas. Elle se construisait dans les actes, jour après jour.

— Alors nous verrons, dit-elle enfin.

Les semaines suivantes furent difficiles.

Hélène ne revint plus au domaine. Par l’intermédiaire de son avocat, elle contesta plusieurs éléments du dossier et maintint qu’elle avait voulu protéger son petit-fils. La procédure suivit son cours, et les enquêteurs continuèrent d’établir les responsabilités de chacun.

Julien, de son côté, commença à consulter un psychologue spécialisé dans le deuil.

Au début, il parlait surtout de Marianne. De sa maladie, de la dernière nuit, des décisions médicales qu’il aurait voulu prendre autrement. Puis, peu à peu, il évoqua aussi les mois qui avaient suivi sa mort, lorsqu’il avait laissé sa belle-mère prendre le contrôle parce qu’il ne supportait plus d’affronter la réalité.

— Je croyais que si je ne décidais rien, je ne pouvais pas faire de mal, confia-t-il un soir à Camille.

Elle remuait doucement une casserole sur le feu.

— Ne pas décider, c’est parfois laisser quelqu’un d’autre décider à votre place.

— Je le comprends maintenant.

— Comprendre, c’est un début. Ce qui compte, c’est ce que vous ferez ensuite.

Il resta silencieux, puis demanda :

— Vous pensez que je peux redevenir un bon père ?

Camille éteignit le feu.

— Je pense que vous pouvez commencer par être un père présent. Le reste se construit avec le temps.

Ce soir-là, Julien prit lui-même le bain de Noé, lui enfila son pyjama et lui lut une histoire. Il buta sur certains mots, mélangea deux personnages et dut recommencer trois fois la même page.

Noé rit.

Ce rire fut la première chose qui ressembla à de la lumière dans cette maison depuis longtemps.

Un dimanche de printemps, Camille trouva Julien assis dans le jardin, Noé sur les genoux.

Le bébé suivait du regard une coccinelle qui avançait sur la manche de son père. Le chauffage fonctionnait, les fenêtres étaient ouvertes sur l’air doux et les pièces du domaine ne sentaient plus le linge humide.

Julien leva les yeux vers elle.

— J’ai reçu des nouvelles de l’enquête.

Camille s’approcha.

— Et ?

— Les autorités ont suffisamment d’éléments pour poursuivre les investigations concernant les produits et les administrations non prescrites. Elles cherchent encore à établir précisément ce qui s’est passé, à quelles dates et avec quelles conséquences.

Il regarda son fils.

— Je ne sais pas ce que la justice décidera pour Hélène. Mais je sais que je ne peux plus prétendre que tout cela n’est qu’un malentendu.

Camille acquiesça.

— C’est important.

— J’ai aussi appelé Sophie. Je lui ai présenté mes excuses. Je lui ai dit que j’aurais dû l’écouter.

— Qu’a-t-elle répondu ?

Julien eut un sourire triste.

— Qu’elle espérait surtout que Noé grandirait dans une maison où quelqu’un oserait parler.

Camille sentit sa gorge se serrer.

Elle pensa à son arrivée, à sa valise élimée dans l’entrée, à ses 48 euros, à ce contrat qui lui avait semblé être sa dernière chance après des mois de refus.