Camille la reconnut grâce à la photographie que Julien avait retrouvée dans ses anciens dossiers.

Sophie.

L’ancienne employée de maison.

Julien lui ouvrit lui-même.

— Pourquoi êtes-vous venue ? demanda-t-il.

Sophie regarda derrière lui, vers les fenêtres du rez-de-chaussée.

— Parce que j’ai appris que votre fils était à l’hôpital.

— Vous savez quelque chose ?

Elle hésita.

— Je sais ce que j’ai vu avant de partir. Et je sais pourquoi votre belle-mère m’a accusée de vol.

Julien pâlit.

Sophie entra dans le vestibule. Camille lui apporta une tasse de thé, puis s’assit à distance, sans intervenir.

La femme tenait sa tasse à deux mains, mais ne buvait pas.

— Après la mort de Marianne, expliqua-t-elle, Madame de Vilmorin a commencé à contrôler tous les gestes concernant le bébé. Les repas, les visites, les rendez-vous médicaux. Elle disait que vous étiez trop détruit pour prendre les bonnes décisions.

Julien baissa les yeux.

— Elle disait la même chose.

— Au début, je pensais qu’elle voulait simplement aider. Puis j’ai remarqué qu’elle refusait parfois les consignes du médecin. Elle disait que les traitements habituels ne suffisaient pas, qu’elle connaissait des méthodes plus douces.

Sophie inspira profondément.

— Un soir, je l’ai vue verser un liquide dans le biberon de Noé. Je lui ai demandé ce que c’était. Elle m’a répondu que cela ne me regardait pas.

— Pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? demanda Julien.

Sophie le regarda avec une tristesse presque lasse.

— Je vous l’ai dit. Vous m’avez répondu que votre belle-mère savait ce qu’elle faisait et que vous ne vouliez pas de disputes dans la maison.

Julien ne trouva rien à répondre.

— Quelques jours plus tard, poursuivit Sophie, elle m’a accusée d’avoir pris un bracelet de Marianne. Je n’avais rien volé. Elle a menacé d’appeler la police. J’avais besoin de mon travail, mais je n’allais pas rester dans une maison où je ne pouvais pas protéger un enfant. Alors je suis partie.

Camille sentit un frisson lui parcourir les bras.

— Pourquoi ne pas avoir signalé ce que vous aviez vu ? demanda-t-elle.

— Parce que je n’avais aucune preuve. J’avais peur qu’on ne me croie pas. Et j’avais honte d’être partie en laissant le bébé derrière moi.

Sophie sortit une enveloppe de son sac.

À l’intérieur se trouvaient plusieurs photographies prises avec son téléphone, des copies de messages et une page arrachée d’un carnet.

— Je les ai conservées parce que je ne voulais pas qu’on puisse dire que j’avais inventé cette histoire.

Julien prit les documents d’une main tremblante.

Sur l’une des photographies, on distinguait un petit flacon ambré posé à côté d’un biberon. L’image était floue, et l’étiquette n’était pas lisible.

Sur une capture de message, Hélène écrivait à une personne dont le nom avait été masqué :

« Il faut continuer. Julien ne pose plus de questions. Il croit que tout est sous contrôle. »

La réponse disait :

« Tu ne peux pas faire ça indéfiniment. Il faudra bien qu’un médecin s’en rende compte. »

La date remontait à plusieurs mois.

Julien ferma les yeux.

— Mon Dieu…

Sophie posa sa tasse.

— Je ne sais pas ce qu’il y avait dans ce flacon. Je ne sais pas ce qu’elle a fait exactement. Je sais seulement que j’avais peur pour Noé.

Camille lui prit doucement la main.

— Vous avez fait ce que vous pouviez avec ce que vous saviez.

Sophie se mit à pleurer.

Julien, lui, resta silencieux.

Il venait de comprendre que plusieurs personnes avaient tenté de l’avertir, et qu’il avait préféré ne pas entendre.

Les nouveaux éléments furent transmis aux enquêteurs.

Sophie accepta de témoigner officiellement. Les photographies et les messages furent examinés pour en vérifier l’origine et la portée. Les autorités cherchèrent à identifier la personne avec laquelle Hélène avait échangé.

L’analyse du flacon révéla finalement qu’il contenait une préparation dont la composition ne correspondait pas à un médicament prescrit à Noé. Les experts devaient encore déterminer les risques associés à cette substance, sa concentration et son éventuel rôle dans l’état de l’enfant.

Il n’était pas possible, à ce stade, d’affirmer qu’elle avait provoqué la fièvre.

Mais l’absence de prescription, les notes du carnet et les témoignages soulevaient des questions sérieuses.

Hélène nia avoir voulu nuire à son petit-fils. Elle affirma que la préparation lui avait été recommandée par une connaissance et qu’elle avait cru agir pour son bien.

Les enquêteurs ne se contentèrent pas de cette explication. Ils poursuivirent les vérifications sur l’origine du produit, les échanges et les circonstances dans lesquelles il avait été administré.

Julien coopéra.

Pour la première fois depuis la mort de Marianne, il accepta de répondre aux questions difficiles, même lorsqu’elles révélaient ses propres manquements.

Il expliqua comment il avait cédé progressivement à sa belle-mère la gestion de la maison, les décisions concernant Noé et une partie des documents de famille.