— Par qui ?

— Tu n’as pas besoin de connaître tous les détails.

Julien recula comme si elle venait de le frapper.

— C’est mon fils.

— Et tu as été incapable de t’occuper de lui depuis la mort de Marianne !

La phrase explosa dans la cuisine.

Julien baissa la tête.

Camille vit la honte traverser son visage. Il avait peut-être laissé sa belle-mère prendre trop de place. Peut-être s’était-il réfugié dans son travail pour ne pas affronter son deuil. Mais rien de cela ne justifiait qu’un enfant reste dans une maison glaciale, sans surveillance médicale adaptée.

Hélène, elle, semblait désormais convaincue que sa colère suffirait à rétablir son autorité.

— Tu crois que je n’ai rien sacrifié pour cette famille ? poursuivit-elle. J’ai organisé les obsèques de ma fille, géré ses affaires, protégé ce domaine pendant que tu errais dans les vignes comme un homme qui aurait perdu la raison !

— Je t’avais demandé de m’aider avec Noé, répondit Julien. Pas de décider de tout à ma place.

— Je fais ce qui est nécessaire.

— Alors dis-moi ce qu’il y a dans ce flacon.

Hélène le serra dans sa main.

— Tu n’es pas en état de comprendre.

Un bruit de moteur se fit entendre dans la cour.

Les secours arrivaient.

Pour la première fois, Hélène regarda la porte avec inquiétude.

Les deux soignants entrèrent rapidement. L’un s’agenouilla près du berceau pendant que l’autre interrogeait Julien et Camille.

Ils vérifièrent l’état général de Noé, sa respiration, sa température et sa réactivité. Le bébé gémit lorsqu’on le déplaça, puis se blottit contre Camille, qui dut le confier aux bras du soignant.

— Depuis quand présente-t-il cette température ? demanda celui-ci.

— Je l’ai mesurée vers seize heures, répondit Camille. Il était déjà très chaud quand je l’ai trouvé. Il était seul dans sa chambre, près d’une fenêtre qui laissait passer l’air froid.

— A-t-il reçu un médicament aujourd’hui ?

Julien ouvrit la bouche.

Hélène répondit avant lui.

— Oui. Un traitement habituel.

Le soignant tourna la tête vers elle.

— Lequel ?

— Je n’ai pas le nom sur moi.

— Vous avez l’emballage ?

— Non.

— Une ordonnance ?

— Pas ici.

Le professionnel ne manifesta aucune émotion particulière, mais sa voix devint plus ferme.

— Nous devons savoir ce que cet enfant a pu recevoir. En attendant, nous ne pouvons pas nous fier à un produit non identifié. Nous l’emmenons pour une évaluation médicale.

Julien suivit immédiatement.

Hélène tenta de s’interposer.

— Il n’est pas nécessaire de l’emmener à l’hôpital pour une fièvre !

— Madame, laissez-nous travailler.

Elle recula d’un pas.

Camille attrapa le carnet de santé et le sac de couches. Elle aurait voulu accompagner Noé, mais le soignant lui demanda de laisser le père monter avec l’enfant. Julien se tourna vers elle.

— Venez avec nous, s’il vous plaît.

Hélène laissa échapper un rire méprisant.

— Bien sûr. Il préfère emmener une inconnue plutôt que sa propre famille.

Julien ne répondit pas.

Il suivit les secours jusqu’à l’ambulance.

Avant que les portes se referment, Camille vit son regard se poser sur son fils. Il semblait enfin comprendre à quel point il avait laissé les autres prendre des décisions à sa place.

Puis l’ambulance démarra.

Dans la cour, Hélène resta immobile sous les lumières jaunes du perron.

Le flacon était toujours dans sa main.

À l’hôpital, Noé fut pris en charge sans délai.

Les soignants procédèrent aux examens nécessaires et cherchèrent à déterminer l’origine de la fièvre. Le personnel médical demanda une liste précise des produits éventuellement administrés, avec les heures et les quantités.

Julien ne pouvait rien confirmer.

Camille non plus.

Hélène, jointe par téléphone, refusa d’abord de donner davantage d’informations. Elle finit par reconnaître qu’elle conservait plusieurs préparations dans une armoire de la maison, mais prétendit qu’il s’agissait de produits recommandés par un praticien qu’elle consultait depuis des années.

Le médecin qui suivait habituellement Noé fut contacté.

Il indiqua qu’il avait bien examiné l’enfant quelques jours auparavant pour des symptômes respiratoires, mais qu’il n’avait prescrit aucun produit correspondant à la description du flacon. Il avait recommandé une surveillance et un traitement classique adapté à l’âge de Noé, selon les indications consignées dans son dossier.

Julien sentit ses mains devenir glacées.

— Vous êtes certain ? demanda-t-il.

— Absolument. Je vous ai remis une ordonnance et expliqué les signes qui devaient vous conduire à consulter de nouveau. Je n’ai prescrit aucune préparation sans étiquette.

Julien s’assit dans le couloir.

Camille, à côté de lui, ne dit rien.

Après un long moment, il murmura :

— Je pensais qu’elle savait ce qu’elle faisait.

— Vous pensiez, répondit Camille doucement. Mais vous ne vérifiiez plus.

Il encaissa ces mots sans protester.