— Veuillez préparer un relevé détaillé. Chaque invitée recevra le détail de ce qu’elle a personnellement commandé. Les éléments expressément offerts par Béatrice seront identifiés séparément.
Thomas acquiesça.
Béatrice commençait à perdre pied.
Elle avait imaginé une scène où trente-huit femmes la regarderaient comme une reine, où elle raconterait les succès de son fils et où je serais réduite au rôle de la belle-fille qui se plie à ses exigences.
À présent, trente-huit femmes la regardaient comme quelqu’un qui avait promis de payer une facture sans avoir les moyens ou l’intention de le faire.
Et je n’avais pas eu besoin de l’insulter une seule fois.
6. Lucas arrive
À seize heures quarante, les portes du restaurant s’ouvrirent brusquement.
Lucas entra, le visage rouge et les épaules tendues.
Il portait le costume gris que je lui avais offert pour notre anniversaire de mariage.
— Elena ! cria-t-il.
Je sortis de la zone de service et m’arrêtai devant lui.
— Bonjour, Lucas.
Il baissa la voix.
— Tu es en train de détruire ma famille devant des dizaines de personnes.
— Je ne savais pas que ta famille dépendait du fait que je paie ses repas.
Il serra les dents.
— Tu aurais pu régler ça en privé.
— Ta mère a choisi de parler publiquement de notre vie privée. Elle a également annoncé à trente-huit personnes que tu avais financé cette réception. Je ne vois pas pourquoi je devrais porter seule la responsabilité de ses décisions.
Il jeta un regard à la facture.
— Vingt-trois mille dollars ? Tu es complètement folle !
— Lis la liste des commandes.
Il ne la prit même pas.
— Tu sais très bien que ma mère n’a pas cet argent.
— Alors, elle aurait dû éviter de promettre de payer un repas qu’elle ne pouvait pas financer.
— C’est ma mère !
— Et c’est mon restaurant.
Il me fixa, stupéfait.
Puis il s’approcha davantage.
— Nous sommes mariés. Ce qui est à toi est à moi.
Je sentis une froide lucidité remplacer la colère.
— C’est ce que tu crois ?
Je sortis de ma poche une copie du document constitutif de la société et la posai sur le comptoir.
— Voici les documents de propriété du Lumina. Voici le bail commercial. Voici les relevés du prêt. Et voici les justificatifs des investissements initiaux. Si tu souhaites contester la propriété de l’entreprise, tu peux le faire par l’intermédiaire de ton avocat.
Il parcourut les premières pages.
Son visage changea.
— Tu as préparé tout ça ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Depuis que j’ai découvert des dépenses que tu n’arrivais pas à expliquer.
Il leva les yeux vers moi.
— Tu m’espionnes ?
— J’ai fait examiner les comptes de mon entreprise. C’est une obligation envers mes employés, mes associés et mes créanciers. Si tu as une explication professionnelle pour les dépenses contestées, tu pourras la fournir à Daniel.
Il se mit à parler plus vite.
— Ce sont des frais de représentation ! Les hôtels, les cadeaux, les déplacements… tout cela fait partie des affaires !
— Alors, tu pourras fournir les justificatifs.
— Tu sais que je ne conserve pas chaque reçu !
— Tu as pourtant conservé des messages dans lesquels tu expliquais à ta maîtresse que tu utilisais l’argent du restaurant pour lui acheter des cadeaux.
Il devint livide.
Pendant quelques secondes, il sembla oublier les femmes, sa mère et la facture.
Il ne regardait plus que moi.
— Quels messages ?
— Ceux que Daniel a reçus avec les autres pièces du dossier.
Il recula d’un pas.
— Tu n’as pas le droit de les utiliser.
— Nous verrons ce que la loi permet d’en faire. Je ne vais pas débattre de leur admissibilité avec toi au milieu du restaurant. Ton avocat pourra en discuter avec le mien.
Lucas passa une main dans ses cheveux.
— Elena, écoute-moi. Je peux tout expliquer.
— Alors, explique-le à Daniel.
7. Le dossier bleu
Daniel arriva quelques minutes plus tard, accompagné d’une experte-comptable indépendante.
Il ne fit aucune scène. Il salua les personnes présentes, demanda que la facture et les documents commerciaux soient placés sur une table séparée, puis invita Lucas à le rejoindre.
— Nous allons examiner les dépenses contestées, expliqua-t-il. Nous avons préparé un tableau provisoire qui distingue les paiements documentés, les dépenses sans justificatif suffisant et les opérations qui semblent personnelles. Le montant final n’est pas encore arrêté. Certaines pièces doivent être vérifiées.
Il ouvrit un dossier bleu.
Les pages étaient organisées par date, type de dépense et compte utilisé.
Il y avait les frais d’hôtel.
Les achats de bijoux.
Des dépenses vestimentaires.
Plusieurs paiements dans des restaurants où Lucas prétendait avoir rencontré des partenaires professionnels.
Des transferts qui ne correspondaient à aucune facture connue.