Je n’avais pas imaginé que ce geste pouvait rendre presque impossible la distinction entre une dépense autorisée et une opération qu’il contestait.

À midi, j’appelai ma tante Claire, la sœur de mon père.

Elle habitait à Villeurbanne et venait autrefois le voir chaque dimanche. Depuis l’AVC, les visites étaient devenues plus rares.

Élodie disait que ces déplacements fatiguaient André.

Ma tante avait fini par respecter cette consigne.

— Claire, est-ce que papa t’a parlé de son terrain récemment ?

Elle resta silencieuse un instant.

— Oui.

Je me redressai.

— Quand ?

— Il y a environ un mois. Il m’a appelée depuis le téléphone de la maison. Il m’a demandé si je pouvais venir le voir seule.

— Et tu y es allée ?

— J’ai essayé. Élodie m’a dit qu’il avait eu une mauvaise journée et qu’il valait mieux reporter. Ensuite, ton père m’a envoyé un message pour me dire de ne pas venir.

— C’est lui qui te l’a envoyé ?

— Je ne sais pas, Julien. C’était son numéro, mais le message ne ressemblait pas à sa façon d’écrire.

Mon estomac se noua.

— Qu’est-ce qu’il voulait te dire au départ ?

— Il m’a parlé d’un promoteur qui s’intéressait à une bande de terrain derrière sa maison. Il avait l’air inquiet. Il m’a dit qu’il ne comprenait pas pourquoi quelqu’un voulait lui faire signer des papiers alors qu’il n’avait demandé qu’un renseignement.

Je fermai les yeux.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

— Parce que je pensais que tu étais au courant. Et parce qu’Élodie m’a expliqué que ton père se trompait parfois depuis son AVC. Je ne voulais pas créer de conflit entre vous.

Je ne lui en voulais pas.

Nous avions tous adopté la même attitude : lorsque les paroles d’André contrariaient l’organisation de la maison, nous avions choisi l’explication la plus confortable.

Sa mémoire lui jouait des tours.

Il était fatigué.

Il avait mal compris.

Élodie savait ce qu’elle faisait.

Je raccrochai et ouvris sur mon ordinateur le dernier relevé bancaire que mon père m’avait transmis, plusieurs mois avant son AVC.

Je ne pouvais pas encore accéder aux opérations récentes, mais une chose me frappa : son compte avait toujours été stable. Sa retraite couvrait ses dépenses habituelles, et il avait conservé une réserve d’épargne pour les imprévus.

Je me souvenais même de sa phrase lorsqu’il m’avait annoncé le montant de ses économies.

— On ne sait jamais ce que la vie nous réserve. Je préfère avoir un peu d’argent de côté plutôt que de devoir demander à quelqu’un.

À l’époque, j’avais souri.

Aujourd’hui, cette phrase me faisait honte.

Le virement de 22 000 euros

Le soir même, je rentrai plus tôt que prévu.

Élodie préparait une soupe. Lucas faisait ses devoirs dans sa chambre et mon père regardait les informations.

Je m’assis à côté de lui.

— Papa, demain, je t’accompagnerai à la banque si tu es d’accord. Nous demanderons les relevés ensemble.

Il me regarda longuement.

— Tu me crois maintenant ?

Je pris une inspiration.

— Je crois que tu es inquiet et que je n’ai pas encore toutes les réponses. Je veux comprendre ce qui s’est passé.

Il acquiesça.

— C’est tout ce que je demande.

Le lendemain matin, nous nous rendîmes à l’agence bancaire où André avait ses comptes depuis près de trente ans.

Avec son accord et après les vérifications nécessaires, un conseiller nous aida à consulter les opérations récentes. Il nous expliqua les démarches possibles pour obtenir un historique complet et signaler une transaction contestée.

C’est là que nous avons vu le virement.

22 000 euros.

Le transfert avait été effectué six semaines auparavant vers une société appelée Rhône Foncier Conseil.

Le libellé indiquait : « Avance — étude foncière ».

Je relus la ligne trois fois.

— Papa, connais-tu cette société ?

Il secoua la tête.

— Non.

Le conseiller nous précisa qu’il ne pouvait pas déterminer, à partir du seul relevé, qui avait réellement autorisé l’opération ni pourquoi les fonds avaient été transférés. Il nous recommanda de demander les justificatifs disponibles et d’engager une procédure de contestation si mon père estimait que le virement n’avait pas été autorisé.

André signa la demande.

Sur le chemin du retour, il ne prononça pas un mot.

Je conduisais en serrant le volant.

Vingt-deux mille euros n’étaient pas une petite somme pour lui. C’était une part importante de l’argent qu’il avait économisé pendant des décennies, en travaillant comme mécanicien dans un atelier de la région lyonnaise.

Mais ce qui m’inquiétait le plus, c’était le nom de la société.

Rhône Foncier Conseil.

J’avais déjà entendu ces mots.